Dans le monde sans en être

Édito : de l’insuffisance du blog

Le blog n’a ni le grain du papier, ni le timbre de la voix ; il n’éveille ni nos doigts, ni notre ouïe. Peut-être cependant partage-t-il la lumière de l’éclair, celle qui accroche nos pupilles. Telle la foudre, sa lueur n’est que d’un instant. Instant trop bref, certes, pour véritablement éclairer, mais instant suffisamment long pour éveiller, intéresser.

C’est cette brève lumière que nous voudrions porter, ni plus – le blog à ses limites – ni moins –  bloguer ne se fait pas à la va-vite –.

Un récent article a suscité plus de 60 commentaires, et au bout du compte on ne s’entend toujours pas vraiment. Et pourtant… cet article et ces commentaires mis bout-à-bout manifestent une chose : notre désir de penser – parfois le ton monte, parfois on aurait dû tourner sept fois son clavier dans sa bouche avant de taper, mais peu importe, si nous écrivons, c’est que nous y croyons. Que nous croyons en quoi ? En la pensée. En cette capacité de se laisser déplacer par l’autre – souvent –, en cette capacité de déplacer l’autre – parfois –.

Bien plus que nos muscles, c’est la pensée qui nous met en mouvement.

Il y a pourtant, il faut le reconnaître, de quoi être insatisfait lorsque le débat commence à tourner en rond. Il faut dire que la pensée outre-passe mille fois ce que l’on peut dire à travers un article de blog, à travers un commentaire, à travers mille commentaires.

Mais la limite du blog, comme toutes limites, loin de fermer – de limiter – révèle un au-delà. La limite a toujours deux bords, intérieur et extérieur. L’au-delà du blog, qu’est-ce donc ? Le journal, le livre, la poésie… bref la Bible.

Le journal

car rien ne remplacera le papier 1c’est évidement le genre de propositions catégoriques qui pourraient être vite démenties, peu importe.. Lorsque j’ouvre mon canard en papier – canard quotidien, comme le pain – je suis mis en face de dizaines d’articles que je n’aurais jamais lu sur internet, je découvre ce que je ne savais pas, ce à quoi je ne m’intéressais pas ; ma pensée est déstabilisée, mais  elle est enrichie. Lorsque j’ouvre mon ordinateur, me voici bombardé par ce qui m’interesse, par ce que je sais déjà. J’ai lu un article sur La Manif Pour Tous hier ? Voilà qu’aujourd’hui je trouve partout des articles sur La Manif Pour Tous… Marketing, ciblage…  Au lieu que ma pensée, cette force dynamique m’emportant toujours plus loin, progresse, c’est mon opinion, cette force d’inertie m’installant toujours plus fixement, qui se consolide. Au-delà du blog donc, le journal.

Le livre

et oui, ce petit pavé amical et ses quelques 256 pages. Celui qui nous attend désespérément, posé à côté de notre écran. Le livre a la vie dure depuis que l’écran lumine chez nous. Et pourtant, lorsqu’au bout de 60 commentaires on se rend compte de notre impossibilité à apporter le point final de la pensée, de notre incapacité à écrire la conclusion ; cela devrait nous relancer – non pas pour écrire un énième commentaire ! – pour aller plus loin, pour lire plus loin ! Le livre nous livre le monde, nous livre au monde. C’est une sorte de médiateur entre les hommes. Au delà du blog donc, le livre.

Le poème

car “beaucoup de savoir n’apprend pas à penser” (Héraclite), car l’érudition – aussi grande soit-elle – ne satisfera jamais le cœur, car la vérité, car l’action juste n’est pas le résultat d’un calcul arithmétique. Le latin ratio qui donne notre “raison” porte une ambiguité, ratio peut en effet désigner le “rapport”, le “calcul”. Le grec logos, que l’on traduit aussi en français par “raison”, est plus clair, il ne s’agit pas d’un calcul, il s’agit d’une pensée. Logos vient du verbe legein qui veut dire à la fois “coucher” et “recueillir”, avec Heidegger je propose  donc de traduire logos par “pose recueillante”. Le logos c’est lorsqu’avançant un mot (la parole) je recueille plus que ce que je possédais. La pensée n’est pas uniquement ma pensée, elle recèle toujours d’une révélation, d’une intuition. “Écoutez, non pas moi, mais le logos” disait Héraclite. Et cela, peut-être est-ce au côté du poète, c’est-à-dire de l’amoureux, que nous pouvons l’apprendre.

Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant (…) C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense.” (Rimbaud, lettre dites du voyant, 1871)

La pensée est l’expérience d’un autre en moi. Elle naît de l’amour. Au delà du blog donc, le poème.

La Bible

La Bible enfin, car elle est à la fois le Journal, le Livre, et le Poème. Car celui qui lit la Bible a lu les trois. Au delà du blog donc, la Bible.

Bonne lecture ! Bonne vie dans l’au-delà… du blog.

Notes :   [ + ]

1. c’est évidement le genre de propositions catégoriques qui pourraient être vite démenties, peu importe.

3 réponses à “Édito : de l’insuffisance du blog”

  1. Numéro 712

    Merci pour votre blog qui participe de la vie du Web. Il y participe d’autant plus qu’il a une richesse et une diversité qui le fait ressembler à bien des égards à un journal.

    Quant aux commentaires qui se multiplient, il ne faut pas que cela soit source de découragement. Le fait de ne pas se mettre d’accord, de ne pas trouver un terrain d’entente n’est pas à voir comme une défaite de la pensée ou de la raison qui ne parvient pas de son propre chef à mettre à jour une vérité objectivable une fois pour toute ; je fais pour ma part le pari que ces échanges sont le signe de la richesse des regards et des sensibilités de chacun (construits avec chaque histoire personnelle) qui participent également de la personne humaine. Nous ne sommes pas que des cerveaux fonctionnant selon une rationalité purement objective.

    Cela montre combien nous sommes plus que cela ! des êtres de chair, de coeur, de relation…

  2. Phylloscopus_inornatus

    Je note particulièrement dans cet article un point soulevé dans le paragraphe “le journal”, c’est la liberté paradoxale du non-choix, dans un environnement consumériste. Le marketing ciblé, en effet, nous enferme dans ce que nous sommes déjà, connaissons déjà, maîtrisons déjà: sous couvert de nous offrir la liberté de ne choisir que ce qui nous plaît, il referme la coquille de l’oeuf dont nous sommes éclos, il nous rive à ce que nous sommes déjà. Il nous coupe du fortuit, de l’inattendu, du dé-rangeant, nous cloue dans notre fauteuil où il ne nous offre que le confort de l’immobilité. Plus le phénomène se prolonge, plus il faut de force pour se lever. En n’acceptant plus jamais de recevoir ce qui est sans le pré-tri du ciblage (en marketing, mais pas que ! ô combien pas que !) nous nous privons de la façon la plus simple d’évoluer: croiser par hasard quelque chose que nous ne connaissons pas déjà.

  3. Bosco

    Merci pour votre passion vivifiante, continuez !

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS