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1848 : l’Ere nouvelle et la « première » Démocratie-chrétienne

Lamartine le 25 fevrier 1848Nouvel épisode de la série sur l’histoire de la Démocratie-chrétienne. Après avoir vu ses origines avec le journal l’Avenir, nous allons maintenant nous pencher sur la “première” Démocratie-chrétienne : le journal l’Ere nouvelle en 1848.

Il est une date fondamentale, voire fondatrice de la Démocratie-chrétienne : 1848. La Révolution de 1848 est une des grandes pages de l’Histoire de France. Mal connue, sûrement mal-aimée, c’est sans doute la seule révolution où l’Eglise n’a pas été vilipendée. Les prêtres bénissaient les arbres de la liberté, des hommes proches de la foi chrétienne ou se disant ouvertement catholiques comptaient parmi les révolutionnaires.

Cette situation originale (oubliée de beaucoup de catholiques, hélas) s’explique par la puissance d’une bourgeoisie très voltairienne sous la Monarchie de Juillet. La chute de Louis-Philippe a marqué la fin d’un régime mal-aimé des catholiques et l’Eglise a donc bien accueilli ce changement. Les Révolutionnaires ont donc respecté cette alliée de poids. Un exemple : le Président de l’Assemblée constituante était le Dr Philippe Buchez, catholique et républicain convaincu.

1848 était pour certains penseurs chrétiens une occasion rêvée de relancer certaines idées avant-gardistes. C’est ce qui s’est passé au sein du journal l’Ere nouvelle.

L’Ere nouvelle a été fondé le 15 avril 1848, deux mois après la Révolution de février qui marque la chute du Roi des Français.

Qui retrouve-t-on dans ce journal ? Essentiellement d’anciens collaborateurs de l’Avenir : l’économiste Charles de Coux, l’abbé Maret, l’abbé Lacordaire mais aussi Frédéric Ozanam, un brillant professeur de la Sorbonne qui soutenait les thèses de l’Avenir en 1830.

C’est donc le grand retour des idées du journal de Lamennais. Sauf que cette fois-ci l’Ere nouvelle a une orientation idéologique très nette : la démocratie. L’Avenir était en effet un journal davantage axé sur les libertés, les prises de position sur la démocratie étaient moins prégnantes et plutôt le fait de certains de ses auteurs. Au contraire, en 1848 la démocratie était la ligne éditoriale de l’Ere nouvelle. Ce choix aura une conséquence : le refus de participation de Montalembert. Charles de Montalembert était un libéral, grand défenseur des libertés publiques mais peu favorable à la démocratie. Il craignait l’arrivée au pouvoir de masses populaires illettrées et au nom de l’ordre il préférait un suffrage censitaire. Néanmoins cette figure du libéralisme sera plus tard un des grands opposants à Napoléon III.

Mais l’Ere nouvelle ne soutient pas n’importe quelle démocratie : la démocratie chrétienne. « La démocratie chrétienne, voilà l’avenir ! » s’exclame l’abbé Maret, fondateur du journal. Cette citation était le titre d’un éditorial et surtout une allusion à peine voilée au journal de 1830…

Le journal cherche à réconcilier le catholicisme et la démocratie, à faire que le nouveau régime soit imprégné des valeurs chrétiennes. Maret, Ozanam et Lacordaire étaient conscients que la monarchie était terminée. Tous issus du légitimisme ils n’aimaient guère la monarchie de Louis-Philippe qui n’avait rien de légitime. Mais la famille des Bourbon était trop enfermée dans l’idéologie contre-révolutionnaire… Cela ne pouvait fonctionner. Donc la solution restante était la République, mais une République s’appuyant sur le peuple par le suffrage universel.

L’Ere nouvelle, par la plume de l’abbé Maret, donne sa vision de la démocratie :

« Qu’est-ce donc que cette démocratie dont les destinées nous paraissent si hautes ? La démocratie n’est pour nous que la liberté et l’égalité civile et politique (…) La liberté dans l’ordre civil, c’est le droit de n’obéir qu’à la loi ou en vertu de la loi. Plus de commandement arbitraire ; que la loi remplace la volonté de l’Homme (…) Le citoyen aura une garantie précieuse de n’obéir qu’à des lois justes, lorsqu’il contribuera par lui-même ou par ses mandataires à la formation de la loi elle-même. Cette noble fonction sera la participation et l’exercice de la souveraineté, la plus haute expression de la liberté. (…) A ces deux principes de liberté et d’égalité, elle (la démocratie) a ajouté celui de la fraternité, expression sublime des devoirs sociaux, du dévouement et du sacrifice. »

Le professeur Jean-Dominique Durand dans son livre l’Europe de la Démocratie chrétienne a qualifié cette démarche de volonté de rapprocher l’Eglise des idées de 1789. C’est vrai, mais ce choix s’est fait clairement dans l’Eglise catholique romaine, pas sans elle ni contre elle. Nous ne sommes pas dans la situation révolutionnaire d’une Eglise constitutionnelle liée à l’Etat et coupée de Rome… Non, l’Ere nouvelle regroupe des personnalités fidèles au Pape.

D’autre part, même si les choix politiques de ce journal le rapproche des idées de 1789, ses auteurs n’ont pas non plus repris les méthodes de 1793. Ils sont des modérés, rejettant toute forme de violence. Leurs idées démocrates et pro-libertés sont certes dignes de 1789, mais ils ont toujours cette culture contre-révolutionnaire et “conservatrice” dans le sens que donnait Chateaubriant : aller de l’avant en tenant compte du passé. Ce conservatisme permet ainsi d’envisager de grands changements politiques et sociaux qui ne dénaturent pas une société. C’est le contraire de la “tabula rasa” chère aux révolutionnaires qui veulent faire table rase du passé.

Frédéric Ozanam est sans doute une des plus belles figures de l’Ere nouvelle. Béatifié par Jean-Paul II en 1997 lors des JMJ de Paris, sa vie, mais aussi son idéal, sont une lumière pour tous ceux qui désirent s’engager dans la cité. Au sein de l’Ere nouvelle il a beaucoup écrit et il a laissé des textes d’anthologies où il prend position sur des sujets d’actualité très brûlants : par exemple contre le projet de loi instituant le divorce, sur le succès des idéologies socialistes ou encore sur le problème de la misère.

Mais, un des grands textes d’Ozanam qui a inspiré l’équipe de l’Ere nouvelle a été écrit peu de temps avant la sortie du journal, et quelques jours avant la révolution de 1848. Il s’agit de “Des dangers de Rome et de ses espérances” où il a employé une formule célèbre en conclusion : « Passons aux Barbares ! » Cet article est un appel à la démocratie c’est-à-dire à la participation de tout le peuple à la décision politique. Passons aux Barbares fait référence à la chute de l’Empire Romain où les chrétiens ont compris et accepté le changement d’époque et ont décidé d’évangéliser les Barbares qui étaient les nouveaux maîtres de l’Europe. Selon lui, 1848 marque le passage d’une ère où le pouvoir est tenu par les princes et la bourgeoisie à celle où c’est le peuple, incluant ces « barbares » des faubourgs, qui est le souverain.

Aller au-delà de nos peurs pour non seulement aider les plus pauvres mais surtout les considérer comme des partenaires politiques et économiques. Pour Ozanam et ceux de l’Ere nouvelle, la démocratie est l’application, et même l’accomplissement de l’Evangile. Nous retrouvons là cette idée maitresse de la Démocratie-chrétienne, qui sera approfondie au XXeme siècle notamment par Jacques Maritain. Un député démocrate-chrétien, Frédéric Arnaud a lancé à l’Assemblée le 13 septembre 1848 : « Le christianisme, c’est la démocratie ». Il a résumé la pensée des premiers démocrates-chrétiens.

Mais l’aventure de l’Ere nouvelle va se conclure par un échec. Certaines personnalités catholiques vont se dresser contre le journal. Les chrétiens conservateurs, qu’ils soient intransigeant comme Louis Veuillot et le journal l’Univers (il parlait de l’erreur nouvelle…) ou même des libéraux comme Montalembert et le périodique Le Correspondant. Ces derniers étaient favorables aux libertés publiques, mais contre la démocratie dont ils craignaient des débordements. Enfin ils étaient aussi critiqués à gauche, y compris par Lamennais qui a rejoint l’extrême gauche politique et qui était en rupture avec Rome.

Ensuite, peu de candidats soutenus par l’Ere nouvelle ont été élu à la constituante. Ozanam a par exemple été battu à Lyon. Les voix se sont davantage reportées soit sur la droite conservatrice (soutenue par Montalembert et Veuillot) ou bien sur les socialistes (soutenus par Lamennais). Donc l’Ere nouvelle, qui se situe au centre, a été broyée entre la droite et la gauche… On retrouve là toute la difficulté de l’existence d’une troisième voie. Elle a cessé de paraitre en 1849.

Une des causes de l’échec a été les journées violentes de juin 1848 qui ont terrorisé une partie de la population. On a craint que le suffrage universel allait mettre au pouvoir des hommes élus par un peuple enclin à la violence… La même année est sortie le manifeste du Parti communiste de Karl Marx. C’est le début du socialisme et du communisme et aussi de la réaction conservatrice envers ces nouvelles idées.

L’Assemblée constituante a rédigé une constitution en partie inspirée de la constitution américaine. C’est un texte libéral, démocrate mais modéré, nous sommes loin de la « constitution de l’An I 1Constitution de 1793 soutenue par Robespierre. Elle instituait un régime très démocratique. ». Elle permet l’élection au suffrage universel du Président de la République. Une première dans l’histoire de France ! Mais cela a eu une conséquence néfaste pour la République : le peuple, effrayé par les journées de juin 1848, craignant un régime extrémiste, s’est jeté dans les bras d’un « homme providentiel » garant de l’ordre social, sans pour autant être un ultraconservateur. Cet homme ? Louis-Napoléon Bonaparte, illustre inconnu mais neveu de Napoléon 1er. La légende Napoléonienne a joué en sa faveur.

Les conservateurs ont appelé à voter pour lui, mais pas l’Ere nouvelle qui se méfiait de lui. Les démocrates-chrétiens lui préféraient Cavaignac, militaire mais républicain convaincu et bienveillant envers l’Eglise.

On connait la suite, Bonaparte est élu président en 1849, mais avant la fin de son mandat, ne pouvant le prolonger à cause de la constitution, il fait un coup d’état le 2 décembre 1851. Un an après, le Second Empire est proclamé. La IIème République a vécu.

Pierre Létamendia, auteur du Que-sais-je sur la Démocratie-chrétienne, estime que l’Ere nouvelle a eu un rayonnement moindre que l’Avenir à cause du manque d’une personnalité influente comme Lamennais. C’est vrai, mais la force de l’Ere nouvelle a été son positionnement politique très net, plus fort que celui de l’Avenir. Ce journal a véritablement lancé la notion de Démocratie-chrétienne. Autant l’Avenir est le précurseur de cette famille, de même qu’il est le prédécesseur de l’Ere nouvelle (ce sont les mêmes rédacteurs), autant l’Ere nouvelle est clairement le premier organe de presse Démocrate-chrétien.

C’est ce qui a fait dire à l’historien Jean-Baptiste Duroselle, dans les Débuts du catholicisme social, que l’Ere nouvelle est la première Démocratie-chrétienne.

« Première » qui sera suivie d’une « deuxième » à la fin du XIXème siècle. Nous verrons qu’elle est liée à un personnage clé : le Pape Léon XIII.

A suivre…

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Constitution de 1793 soutenue par Robespierre. Elle instituait un régime très démocratique.

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