Dans le monde sans en être

Vers Pâques, l’événement fondateur de la foi chrétienne

PaquesRévélation et Rédemption 

La religion chrétienne n’est pas la seule à faire d’un événement le pivot central de sa foi. Ce constat initial ne doit pas cependant gommer la spécificité chrétienne en ce domaine. En quoi consiste t-elle? La spécificité chrétienne: un récit d’origine pas comme les autres Pour commencer, l’événement central de la Pâque du Christ (nous sommes en carême et c’est en direction de ce sommet que nous cheminons actuellement), c’est à dire sa mort et sa résurrection, compris dans leur unité indissoluble, n’est pas un récit mythique des origines. Il s’agit au contraire d’un événement historique à part entière. Il n’est pas situé dans un mystérieux avant de l’histoire, une période peu ou prou légendaire. Il n’est pas lesté de merveilleux. Stupéfiant de réalisme, il gravite autour d’une condamnation à mort, décrite sans le moindre enjolivement. Nous ne sommes pas non plus dans le registre du récit épique édifiant.

Prise dans sa facticité brute, la dernière Pâque de Jésus n’est pas une épopée telle qu’on en rencontre dans les récits d’origine des communautés humaines, récits par lesquels celles-ci se donnent une identité. D’ailleurs, comparée à la finalité d’édification d’une communauté, la Pâques chrétienne peut sembler, à une vue superficielle, très anecdotique. Il n’est pas fait mention d’une victoire militaire d’un peuple sur un autre, par laquelle le premier accède à son indépendance politique, et à la conscience de soi. Ni de la victoire d’un frère sur un autre, comme avec Romus et Romulus. Point non plus de cosmogonie, de récit d’une création. A quoi avons-nous donc affaire avec l’événement fondateur du christianisme?

Il s’agit d’une condamnation à mort qui se termine avec la victoire de la victime, réellement décédée, sur la mort. Le personnage principal en est un particulier, sans titulature officielle bien précise aux yeux de ses contemporains (à l’exception de ses adeptes qui le suivaient au cours de ses pérégrinations), individu assez esseulé au demeurant durant les derniers instants de sa vie. Certes, il disposait de disciple durant sa carrière publique, mais sa fin tragique les a fait fuir. Seuls sont restés quelques fidèles qui socialement ne pèsent rien (sinon Joseph d’Arimathie et Nicodème, présents à l’ensevelissement).

Cependant la victoire sur la mort et le mal de l’intéressé, par sa résurrection,  change tout. Ce n’est pas seulement le destin du condamné qui bascule à cette occasion. Aux yeux de ses disciples, après lecture a posteriori, c’est toute l’humanité qui est concernée par ce qui est arrivé au rabbi de Nazareth. En effet dans leurs esprits son identité va se préciser avec sa levée d’entre les morts. La Croix, ce n’est pas seulement la mort ignominieuse d’un juif obscur de la Palestine du premier siècle de notre ère, c’est le Fils de Dieu qui a consenti à subir pour nous le bois du supplice. La perspective est changée du tout au tout. Ainsi donc, c’était Dieu que les hommes ont condamné! C’était  Dieu qui assumait la mort au terme de son parcours terrestre! Vérité éternelle et/ou historique? L’insertion du Fils de Dieu dans un tel événement, Fils de Dieu et Dieu lui-même comme le comprendra l’Eglise, « Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière », cette insertion possède deux vertus essentielles: l’une a trait à la sotériologie (la science de ce qui sauve), l’autre à la révélation. Par la Croix-Résurrection, Dieu nous sauve dans le même temps qu’Il se révèle, c’est à dire qu’Il nous signifie qui Il est.  En un sens,  c’est en nous sauvant qu’Il nous dévoile son identité. L’événement fondateur est simultanément salut et révélation. Mais alors, comment concilier cette révélation de l’Être transcendant, éternel, avec un événement historique, donc forcément contingent par quelque côté? Un événement, n’est-ce pas l’imprévisible par excellence, l’imprévu par essence, ce qu’on ne peut pré-dire? Comment cet imprévisible peut-il prétendre pouvoir dire, révéler Dieu, Celui qu’on appelait, il y a peu encore, l’ Être nécessaire? N’est-ce pas tomber dans l’aporie, soulignée par Lessing, penseur du siècle des Lumières, de l’incompatibilité entre vérités nécessaires et faits contingents? En fait, le paradoxe n’est qu’apparent.

Il est indéniable qu’un événement n’est jamais pré-visible en son intégralité. En effet il dépend d’une, ou de plusieurs liberté(s). Or Dieu est l’être souverainement libre. Première convenance entre Lui et l’ événementialité de la révélation. La révélation de l’Être libre par excellence ne pouvait pas trouver meilleur   terrain de manifestation extérieure que le lieu où se déploient les libertés: le théâtre de l’histoire.

D’autre part le contenu de la Révélation consiste en l’ Amour de Dieu pour nous. L’Amour divin que Dieu a pour nous, comme l’Amour qu’Il est en Lui-même. Or l’amour agit toujours. A fortiori celui de Dieu. L’amour créé toujours des situations nouvelles, s’extériorise en des événements imprévus sinon il resterait pure effusion sentimentale, bulle évanescente et affective, sans consistance. Il agit en faveur de celui qu’il aime.

C’est ainsi que le Fils aime le Père, et le « Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » comme le dit Jésus dans l’évangile de Jean. En aimant les hommes Dieu agit en leur faveur, et Il le fait dans le cours des affaires humaines. Ainsi Révélation d’une vérité éternelle (« D’un amour éternel je t’ai aimée » dit-Il à Jérusalem en Jérémie) et événements contingents se rejoignent.

L’ événement fondateur de la foi chrétienne non seulement nous dévoile la raison profonde qui a poussé Dieu à agir de la sorte, mais surtout porte à notre connaissance l’identité de ce même agent divin. Ici apparaît également l’originalité du récit évangélique de la Pâque du Christ, car ces deux révélations coïncident. En effet ce qui a poussé le Fils de Dieu à vivre cet événement fondateur, et ce que cet événement nous dit de la nature intime, éternelle, de Dieu sont une seule et même chose: l’Amour.

Un événement qui nous sauve

Récit d’origine, la Pâque du Fils unique n’est pas seulement révélatrice. Elle est aussi salut. Si elle est fondatrice, c’est parce qu’en elle le monde bascule du versant de la perdition vers celui de la rédemption. L’événement pascal instaure un monde nouveau, non seulement en rétablissant une situation compromise, mais surtout en introduisant l’humanité dans les appartements privés du Roi. Autrement dit, cet événement fondateur fait davantage que conférer une identité au peuple chrétien, comme c’est habituellement la fonction des récits d’origine des communautés humaines. Dans le cas de la foi chrétienne, la Pâque de Jésus donne à la communauté qui naît de son passage de la mort à la vie, une Vie, la Vie par excellence, la Vie divine.

De plus la Pâque de Jésus ne concerne pas, à terme, que le peuple chrétien. Le salut qu’il apporte touche l’humanité tout entière, ainsi que le cosmos dans son intégralité.

Ainsi, l’événement chrétien fondateur n’a pas uniquement pour fonction la consolidation d’une identité. Il remet en question la bonne conscience d’un monde qui croit pouvoir se suffire à lui-même. Il n’assure pas seulement une stabilité: il est aussi aiguillon, stimulant pour bâtir un monde meilleur. Cet aspect signale également la spécificité de la religion chrétienne.

Révélation de l’Amour de la Trinité, salut qui change nos coeurs, le récit d’origine de la Pâque du Fils unique, en nous délogeant de nos positions de confort, matériel comme mental, en nous dévoilant un Dieu venu partager nos moments de déréliction, loin de nous conforter dans le statu quo, nous met au contraire en route vers des horizons inédits.

Pâques: Evénement fondateur, mais surtout appel à sortir de nos ghettos. Le Christ ne nous a pas donné notre dignité pour que nous la gardions jalousement par-devers nous. Le chrétiens ne bâtit jamais son identité contre, mais toujours avec.

Jean-Michel Castaing

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