Dans le monde sans en être

La Transfiguration : entre vision, écoute et silence

TransfigurationJésus n’est pas un être hybride

Etonnante l’injonction faite par Jésus à ses disciples de ne rien dire de ce qui s’est passé lors de la Transfiguration avant qu’il ne ressuscite ! De quoi épater la galerie pourtant ! De la matière consistante pour leur mission immédiate, et convertir illico tout Israël ! De quoi ébaudir, stupéfier leurs coreligionnaires !

Et il fut transfiguré devant eux et ses vêtements devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. Elie leur apparut avec Moïse et tous deux s’entretenaient avec Jésus.

Pourquoi donc Jésus demande-t-il à Pierre, Jacques et Jean, en redescendant avec eux du mont Thabor, de garder le silence sur cette scène extraordinaire?

Comme ils descendaient de la montagne, il leur défendit de raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts. Mc 9,9

La raison principale en est que la Résurrection représente un événement de salut parce qu’elle touche Jésus en son humanité. Son humanité qui est la nôtre. C’est à dire que son triomphe de la mort ne s’est pas effectué au dépens de sa fragilité humaine. Le Ressuscité n’a pas muté en un être mythique hybride, à mi-chemin de l’homme et de Dieu. Il reste pleinement Dieu et pleinement homme. « Sans confusion ni séparation » comme le définira le Concile de Chalcédoine (451) à propos de ses deux natures. Il est d’autant plus en mesure de nous communiquer son amour qu’il reste un de notre race.

Ainsi, si Jésus désire que les disciples gardent le silence sur l’événement du mont Thabor, c’est afin qu’on ne le prenne pas pour un être uniquement céleste.

La Gloire inséparable de la Croix

Mais cette consigne de silence s’explique également par la volonté de Jésus de  ne pas dissocier la Gloire de la Croix. Il s’agit d’ inculquer aux Douze que la première ne peut advenir sans que le Fils de l’homme ne passe par la seconde. Dans l’épisode de la transfiguration, la nuée possède autant d’importance que la vision glorieuse. Or, qu’est-ce que la nuée, sinon l’invisible invitant à l’écoute: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le. » dit la voix du Père du sein de cette nuée (Mc 9,7). Cette écoute concerne directement la Croix, sa nécessité, comme l’illustre la première annonce de la passion quelques jours plus tôt:

Et il commença de leur enseigner que le Fils de l’homme devait beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être mis à mort et, après trois jours, ressusciter; et c’est ouvertement qu’il disait ces choses.(Mc,8, 31-33).

Dans la version de Luc, l’objet de l’entretien de Jésus avec Elie et Moïse concerne d’ailleurs « son exode qu’il allait accomplir à Jérusalem » (Lc, 17,31) (entendez sa Pâque).

Pour les disciples, la vision n’a donc pas précédé l’écoute de la parole. Jésus a déjà évoqué devant eux sa passion avant d’être transfiguré. Dans la Bible, l’écoute prime la vision: celle-ci peut toujours devenir prétexte à idolâtrie. Le récit de la chute est attribué en priorité à l’organe de la vision (Gn 3,6). Les paroles de Jésus ne seront d’ailleurs pas du goût de Pierre, prisonnier de sa conception politique du messianique, ou de son idolâtrie du pouvoir.

Alors Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et lui dit: « Passe dernière moi, Satan! Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mc 8,32-33)

 On comprend mieux ainsi pourquoi Jésus n’a pas voulu rester en représentation  de transfiguration plus longtemps! Les disciples devaient redescendre sur terre, au propre comme au figuré!

L’invisible devenu visible

Le même épisode de la Transfiguration révèle une autre vérité sur laquelle la Résurrection lèvera le voile: il s’agit du monothéisme trinitaire. Les trois Personnes de la Trinité sont inséparables: telle est la clef de compréhension de l’unité divine. Cette inséparabilité explique que le Christ de la Transfiguration rayonne de la gloire divine, gloire qui est aussi celle du Père et de l’Esprit, les deux autres Personnes de la Trinité, symbolisées dans l’épisode par la voix et la nuée. Alors que de Moïse, redescendant du Sinaï, émanait une lumière, une aura qui venait de Dieu, avec qui il s’était entretenu, la lumière qui émane du Christ vient en revanche de sa propre personne.

Pourtant la transfiguration de Jésus restera passagère. Comment expliquer cette furtivité, son caractère éphémère, transitoire? En venant chez nous, le Verbe de Dieu s’est dépouillé d’une partie de sa gloire – ce qu’on appelle sa « kénose », ce qui peut se traduire par « évidement » (de sa gloire). Toutefois le Père est toujours avec lui, ainsi que l’Esprit. L’Esprit réside toujours sur le Fils durant toute la vie de Jésus: « J’ai vu l’Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et demeurer sur  lui » (Jn 1,32) témoigne Jean Baptiste au début du quatrième Evangile.

Ainsi la Transfiguration manifeste de façon fugace mais explicite, la vérité permanente de Jésus que la Résurrection portera au jour. La kénose de la deuxième personne de la Trinité faite chair  empêche ses auditeurs, durant son séjour terrestre, de voir son lien fondamental au Père et à l’Esprit. L’épisode rend visible pour un bref moment ce qui restait, pour les contemporains de Jésus, du domaine de l’invisible, et ce qui ressortit, depuis la Résurrection, au domaine de la foi.

Pas de Christ sans le Père et l’Esprit, mais aussi pas de gloire sans la Croix!

Jean-Michel Castaing

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