Dans le monde sans en être

Jésus-Christ est-il l’unique Sauveur ?

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Dans le dialogue inter-religieux poursuivi inlassablement par l’Eglise, se pose la question de l’unicité du Christ. Plus exactement, une problématique surgit immanquablement : soutenir que Jésus est le seul sauveur, n’est-ce prendre de haut les autres sagesses et religions de l’humanité ? N’est-ce pas là le énième exemple de l’impérialisme culturel occidental, l’ultime sursaut de son ethnocentrisme ?

Afin de faciliter les échanges inter-religieux, la théologie a soulevé à nouveaux frais la question de l’unicité du salut en Christ. Cette problématique a été plus particulièrement mise en avant dans les échanges avec l’hindouisme. Résumons très brièvement les données des positions respectives du christianisme et de l’hindouisme.

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Existe-t-il plusieurs Christ ?

Pour celui-ci, la divinité suprême peut s’incarner en différents « avatars », qu’on pourra nommer « Christ ». En revanche, selon la foi chrétienne, cette fonction de messie est dévolue à une seule personne: Jésus de Nazareth. D’un côté, plusieurs « christ », d’un autre côté, un seul. La solution intermédiaire qui consisterait à faire de Jésus un avatar parmi d’autres de « Christ » est-elle satisfaisante dans le cadre d’un dialogue inter-religieux ?

 On peut d’autant plus répondre par la négative à cette question que la  problématique qui lui est liée ne concerne pas la seule religion majoritaire de l’Inde. En effet, différents courants gnostiques se sentent eux aussi mal à l’aise avec l’unicité de la personne du Christ. Par courants gnostiques j’entends des mouvements diffus de pensée qui prétendent concurrencer les religions établies, en puisant souvent dans le vivier d’anciennes hétérodoxies chrétiennes. Ces mouvements ne coagulent pas toujours en groupes sectaires.

 Mais le plus important dans cette affaire, ce sont les croyances qu’ils véhiculent. Or, selon eux, comme je le disais plus haut, « Christ » est davantage le nom d’une fonction que celui d’une personne. Pareille proposition conduit tout droit à cette conclusion: il existerait plusieurs « Christ ». Jésus de Nazareth n’en serait qu’un avatar parmi d’autres.

Cette thèse est relayée de nos jours par la théologie des religions. D’après celle-ci, il n’y aurait pas stricte identité entre Jésus de Nazareth et le Christ glorieux et universel. Cependant la raison d’être de l’Eglise réside précisément en cette identité! L’Eglise portera témoignage jusqu’à la fin des temps que le Christ préexistant et créateur, le Verbe incarné en Jésus, le Verbe-Fils sauveur universel et le Verbe glorieux sont un seul et même Verbe, une seule et même personne.

L’unicité du Christ n’est pas contradictoire avec l’universalité du salut                

Gardons nous  d’opposer unicité de Jésus-Christ et universalité du salut. « Toute la difficulté d’une herméneutique du dialogue inter-religieux vient justement de la difficulté à accorder ensemble deux principes irrécusables, à la fois la volonté universelle de salut de Dieu et l’unicité de la médiation du Christ. Dans le texte même où Paul affirme que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité », il ajoute que « Dieu est unique, unique aussi le Médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ qui s’est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2,4-6). » 1Cl. Geffré, « La singularité du christianisme à l’âge du pluralisme religieux » in Penser la foi. Recherches en théologie aujourd’hui, Mélanges offert à Joseph Moingt, Cerf, 1993, pp. 354-355.

Jésus n’est pas le sauveur des seuls chrétiens, mais de tous les hommes. « Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » dit Saint Pierre devant les autorités juives qui l’interrogent après la Résurrection (Ac 4,12). Il n’existe pas plusieurs Christ dont chacun serait commis au salut d’un peuple ou d’une civilisation bien particulière. A plusieurs reprises le Magistère a souligné l’unicité et l’universalité du salut en Jésus-Christ. Cette réaffirmation de la place centrale occupée par celui-ci n’implique toutefois aucun mépris des autres traditions religieuses. En témoigne ce passage de la déclaration Dominus Jésus qui traite de ce sujet:

« C’est dans la médiation du Christ Sauveur que ce rayon de vérité atteint les croyants d’autres religions. Parce qu’Il veut appeler à Lui tous les peuples en Jésus Christ et leur communiquer la plénitude de Sa Révélation et de Son Amour, Dieu ne manque pas de se rendre présent, de manières multiformes, non seulement aux individus, mais aussi aux peuples, par leurs richesses spirituelles dont les religions sont une expression principale et essentielle, bien qu’elles comportent des lacunes, des insuffisances et des erreurs; par conséquent, les livres sacrés des autres religions, qui nourrissent et dirigent l’existence de leurs adeptes, reçoivent du Mystère du Christ les éléments de bonté et de grâce qu’ils contiennent ».

La force d’intégration du christianisme

 Avec cette identité du Créateur, du Sauveur et du Christ glorifié, nous avons affaire à une formidable intégration entre théologie, vérité historique, salut et eschatologie, fins dernières. Intégration similaire à celle que réalisait l’exégèse médiévale en distinguant quatre sens de l’Ecriture: ce qui s’est passé (le sens littéral), ce qu’il faut croire (l’allégorie), ce qu’il faut faire (le sens moral) et ce qu’il faut espérer pour le monde à venir (sens anagogique). Verbe incarné: ce qui s’est passé. Verbe préexistant: ce qu’il faut croire. Verbe sauveur: ce qu’il faut faire. Verbe glorieux: ce qu’il faut espérer. En effet notre destinée future éternelle est en dépendance de celle de Jésus; mieux: c’est avec lui que nous vivrons éternellement.        Ces distinctions sont moins oiseuses qu’ont ne pourrait le penser à première vue, surtout pour la vie des disciples du Christ. Cette quadruple dimension du Verbe (préexistant, historique, sauveur et eschatologique) va devenir un formidable vecteur d’unification de leur vie. Ce qu’ils vivent quotidiennement n’est pas en contradiction avec ce qu’ils croient, ni avec ce qu’ils espèrent. Les disciples du Nazaréens ne sont pas des personnes compartimentées. Leur insertion dans l’histoire n’est pas une « chute », mais une grâce, parce que le Fils éternel lui-même est venu sur cette terre pour vivre une existence particulière. Exactement comme Jésus, le croyant prépare son état définitif, son « ciel » dans son existence individuelle comme collective. Et cela sans mépriser la terre puisque le Seigneur de gloire est aussi le Créateur de ce monde.

Contre les multiples exemplaires de « Christ » qui  pullulent dans la nébuleuse gnostico-ésotérique, il est important de rappeler que l’Eglise a toujours soutenu l’identité du Jésus historique et du Christ universel de la foi. Le Verbe ne s’est pas incarné plusieurs fois, ni en plusieurs individus différents. La personne que la foi chrétienne place au centre de son Credo ne possède pas de jumeaux. Dieu ne l’a pas non plus dupliqué à l’intention de chaque civilisation ayant vu le jour sous le soleil depuis que le monde est monde.

Même si le Christ est homme parmi les hommes, il n’en reste pas moins, dans l’ordre du salut comme dans celui du rapport avec Dieu, unique en son genre. Cette unicité du Sauveur nous rappelle d’ailleurs que le genre humain est un, et que les différences ne sont jamais synonymes de supériorité ou d’infériorité.

S’il n’existe qu’un seul Sauveur, c’est que tous les hommes sont égaux. Si les exigences que Dieu leur demande sont les mêmes pour tous, c’est bien qu’il n’existe pas de peuples inférieurs à d’autres sous le rapport de leurs capacités à les accomplir.

Jean-Michel Castaing

Notes :   [ + ]

1. Cl. Geffré, « La singularité du christianisme à l’âge du pluralisme religieux » in Penser la foi. Recherches en théologie aujourd’hui, Mélanges offert à Joseph Moingt, Cerf, 1993, pp. 354-355.

2 réponses à “Jésus-Christ est-il l’unique Sauveur ?”

  1. Michel Masson

    Seul le mot unicité gène. Il y a unicité de Dieu en islam, pas en catholicité…
    Ce mot veut dire, en principe, “monocomposé’, or Dieu est trine, et le Christ est corps, âme, esprit et divinité, donc deux natures composites…
    Peut-être serait-il bon de donner au préalable le sens qui ici est donné à ce terme… ou employer un autre mot ou une périphrase…

  2. Bonpas

    La multiplicité dérange, comme la singularité offusque. Si nous parvenons à sortir de ces apparences en notre monde et en nos mots, alors la conversion, non pas en une unicité est possible, mais en une même façon de nous (re)connaître, devient tangible.
    Or personne n’ignore quelle est la façon de se (re)connaître …

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