Dans le monde sans en être

Frédéric Ozanam, une plume libre

OzanamLe samedi 1er mars, le comité de rédaction et les contributeurs des Cahiers Libres ont assisté à une messe dans un lieu de Paris trop méconnu et au sens profond : la crypte de Saint-Joseph-des-Carmes, plus précisément sur le tombeau du bienheureux Frédéric Ozanam.

“Homme de pensée et d’action, Frédéric Ozanam demeure un modèle d’engagement courageux, capable de faire entendre une parole libre et exigeante dans la recherche de la vérité et la défense de toute personne humaine” commence l’antienne de la messe votive de Frédéric Ozanam qui a été cité dans notre messe des Cahiers. Cette antienne est un extrait de l’homélie de Jean-Paul II pour la béatification de Frédéric. Elle résume parfaitement le personnage, et elle résume aussi le désir de l’équipe des Cahiers Libres : “faire entendre une parole libre et exigeante dans la recherche de la vérité et la défense de toute personne humaine”.

Son histoire est une bonne source d’inspiration : laïc catholique, marié, père de famille, il s’était engagé dans la France de son temps, celle de la première moitié du XIXéme siècle.

Fondateur de la Société de Saint Vincent de Paul, il fut une des grandes figures de l’action caritative de son temps, il a visité et servi les plus pauvres, les misérables des faubourgs de Paris et de Lyon. Professeur d’université, il a été un précurseur de la doctrine sociale de l’Eglise, comme l’a affirmé Jean-Paul II dans l’homélie de sa béatification.

Intellectuel engagé, il avait compris la puissance de la communication moderne et donc il fonda un journal : l’Ere nouvelle, qu’il lança en 1848 avec le père Lacordaire. C’est cet engagement par la plume qui nous a incité à nous mettre sous son patronage.

Ozanam a résumé sa vision de l’action chrétienne par la plume dans son discours “Des devoirs littéraires des chrétiens” prononcé devant le cercle des intellectuels catholiques en 1843.

Pour Ozanam, il va sans dire que l’écrivain catholique est au service du beau, du vrai et du bien. Le service de la vérité et du bien commun passent aussi par la plume. Mais ce service du bien doit se faire par le bien lui-même. Ce qui implique la plus grande bonté envers le contradicteur et les parties adverses. Et cette bonté passe par une mesure dans le propos, par un absence de violence, ce qui ne signifie pas une absence de fermeté. En effet, la controverse chrétienne est avant tout le lieu où nous devons convaincre une personne, où nous devons rejoindre un autre dans sa liberté sans blesser son libre-arbitre.

“La controverse religieuse est inévitable; elle se rencontre à tous les points élevés des sciences profanes. Elle n’a rien d’odieux si elle se souvient de son origine. La foi a voulu se communiquer sans nuire à la liberté de l’homme, elle n’a pas refusé la discussion, afin d’honorer de la sorte la soumission volontaire des esprits. Il y a en ceci, de la part de la divine Providence, un ménagement plein de bonté. La bonté sera le caractère de la controverse chrétienne.”

Et il mentionne des contre-exemples de célèbres défenseurs de la foi (Lucifer de Cagliari par exemple) qui se firent emporter par leur emportement et finirent par quitter l’Eglise en la défendant trop violemment : “Une grande chute nous a fait assez voir que les colonnes mêmes de la controverse peuvent tomber quand elles ne sont point assises sur la charité.”

Pourquoi insistait-il sur cette question du comportement dans la controverse ? En son temps, les polémiques étaient courantes et le ton montait très vite. Cinquante ans après la Révolution française, certaines blessures étaient encore très vives et l’atmosphère n’était pas toujours apaisée. La ferveur pouvant souvent se transformer en passion, ce qui n’aidait pas pour la transmission de la foi et l’action pour défendre la personne humaine. Ce texte visait justement à instruire les catholiques les plus passionnés de son temps pour qu’ils fassent preuve de davantage de douceur dans les débats.

Le journal l’Ere nouvelle a été une concrétisation des principes de ce discours. En 1848, Frédéric Ozanam, Lacordaire et l’abbé Maret ont fondé ce journal, qui appliquait un style modéré et fervent, et qui prit position pour la démocratie et les libertés. L’Ere nouvelle avait une base éditoriale très claire : c’était un journal catholique, lancé avec la bénédiction de l’archevêque de Paris. Fidèle à l’Église et au Pape, ces pages étaient romaines mais pas cléricales, et encore moins soumises. Ce nouveau titre n’entendait pas être un organe officiel, juste un nouveau journal chrétien parmi d’autres. La sortie du journal, décidée juste avant la révolution de 1848, a été précipitée par les nouveaux évènements et cela a accentué son caractère politique. 1Il est utile de préciser que les Cahiers Libres sont totalement non-partisans. A la différence de l’Ere nouvelle, ils ne penchent vers aucun parti ni aucun candidat, et notre équipe comprend des auteurs de sensibilités différentes. Mais nous prenons part aux débats de société et s’inspirer de la méthode Ozanam est un bon moyen de parler à nos concitoyens.

L’Ere nouvelle suivait la “méthode Ozanam” qui ne s’arrête pas à la modération du ton. Elle est bien sur fervente pour défendre la personne humaine et pour promouvoir et rechercher la vérité, mais aussi elle est exigeante en ce qui concerne la démarche intellectuelle. Les articles d’Ozanam dans l’Ere nouvelle étaient souvent longs, très construits, riches en références historiques et avec des réflexions nouvelles. Ils prenaient parfois la forme de séries s’étalant sur plusieurs numéros.

On peut citer par exemple :

“Les origines du socialisme” qui est une étude sur la nouvelle idéologie socialiste 2Il s’agit du socialisme de l’époque, c’est-à-dire celui de Saint Simon ou encore de Fourier. Il n’évoque pas Marx.  mais aussi une grande mise en garde contre elle. Arguments historiques, théologiques et politiques contre elle, il esquisse aussi la future doctrine sociale de l’Eglise. C’est dans ce texte où il dit “L’Evangile est aussi une doctrine sociale”. Il anticipe de cinquante ans Rerum novarum.

“Du divorce” est un autre texte majeur où il prend énergiquement position contre la loi du divorce par consentement mutuel en avançant, là aussi, des arguments savants et novateurs.

– La “lettre aux gens de bien” est un texte original, prenant la forme d’une lettre qu’il adresse à différentes catégories de personnes qu’il nomme, avec bienveillance, les “gens de bien”. Cela afin de les sensibiliser à la cause de la misère. Ici, les arguments sont plus personnels : ils sont un témoignage de ce qu’il a vu de la misère des faubourgs, en visitant les plus pauvres avec la conférence de Saint Vincent de Paul. Il nous fait part, avec de longues et précises descriptions, de ce qu’il a vu, de ce qu’il sait afin de permettre une prise de conscience. Cette lettre est un très grand texte et un exemple de la mission des écrivains catholiques qui est d’interpeller la société sur de graves problèmes trop souvent ignorés.

Modèle d’un journalisme chrétien, il était aussi une plume engagée dans les débats de société. Ainsi, son action peut aussi se rapprocher des blogueurs catholiques d’aujourd’hui et inspirer leur action.

C’est pour cette raison que l’équipe des Cahiers Libres l’a choisi comme saint patron : afin que ces pages suivent son exemple de modération dans la controverse, et de ferveur dans la recherche de la vérité et la défense de toute personne humaine.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Il est utile de préciser que les Cahiers Libres sont totalement non-partisans. A la différence de l’Ere nouvelle, ils ne penchent vers aucun parti ni aucun candidat, et notre équipe comprend des auteurs de sensibilités différentes. Mais nous prenons part aux débats de société et s’inspirer de la méthode Ozanam est un bon moyen de parler à nos concitoyens.
2. Il s’agit du socialisme de l’époque, c’est-à-dire celui de Saint Simon ou encore de Fourier. Il n’évoque pas Marx.

2 réponses à “Frédéric Ozanam, une plume libre”

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