Dans le monde sans en être

“DIPLOMATIE”, de Volker Schlöndorff

DiplomatieLe réalisateur allemand Volker Schlöndorff, connu dans les années 70-80 pour  Le tambour et Un amour de Swann, revient sur le devant de la scène avec une adaptation de la pièce de théâtre Diplomatie de Cyril Gély: la rencontre entre deux hommes: Le Général Von Choltitz, Gouverneur du Grand Paris, qui se prépare, sur ordre d’Hitler, à faire sauter la capitale, et le diplomate suédois Nordling qui veut l’en dissuader. Le sort de Paris se joue la nuit du 24 au 25 août 1944 dans  l’hôtel Meurice. Les ponts sur la Seine et les principaux monuments de Paris Le Louvre, Notre-Dame, la Tour Eiffel sont minés et prêts à exploser. Même si la réalité historique est plus compliquée, ce film a le mérite de tirer de l’oubli un fait historique méconnu et de poser des questions intemporelles en imaginant  un dialogue entre ce diplomate et ce général allemand, qui n’a jamais désobéi à un ordre de sa vie.

Tous les ingrédients sont là; un duo d’acteurs au sommet, Niels Arestrup et André Dussolier, un fait historique romanesque à souhait, dont on ne sait presque rien puisque tout s’est déroulé dans l’intimité, et une rencontre qui permet de faire naitre un dialogue où les questions sur la conscience individuelle, sur la légitimité d’un ordre, sur la nécessité de désobéissance, peuvent prendre une réelle ampleur. La grande Histoire que nous connaissons peut laisser place à la petite, à la fiction et aux suppositions. On s’attend à percer le vernis des personnages, à plonger dans leur psychologie et leur motivation profonde.Volker Schlöndorff, avec le personnage de Guy Moquet dans La mer à l’aube, nous a déjà montré avec quelle élégance il inscrivait un personnage historique dans une fiction.

« Que feriez-vous à ma place ? »

Malheureusement, Diplomatie ne convainc pas totalement par son récit mélangeant vérités historiques et fantasmes dramaturgiques. La mise en scène qui a du mal à s’extirper de ses origines théâtrales, et la lourdeur des dialogues lui ôte de sa force suggestive et de sa puissance évocatrice. Malgré certains passages pleins d’humour et « les jolies phrases » du diplomate, comme le dit le général allemand qui semble presque excuser la maladresse de son auteur, le film ne va pas au bout de son ambition. Certes le texte est magnifié par Arestrup toujours excellent et Dussolier qui habite ici avec charme et habileté son personnage, mais l’on aurait souhaité des dialogues plus subtils, et une intensité moins grandiloquente. On passe à coté de la complexité de ces deux âmes humaines avec des idées simplistes comme « vous n’allez pas tuer des milliers de gens qui ne vous ont rien fait » alors que l’on vient d’apprendre que Choltitz a participé avec la Wehrmacht, à l’assassinat des juifs sur le front de l’est. A la question « que feriez-vous à ma place ?», protéger les miens en tuant plusieurs milliers de personnes ou les laisser à la vengeance d’Hitler si je refuse de détruire Paris, on espère une descente en abîme qui ne vient pas. On nous montre un homme qui finalement nous ressemble, avec sa part d’humanité et de monstruosité, sans aller plus loin. Quand le diplomate prend l’exemple d’Abraham qui sacrifie son fils sur ordre de Dieu, on espère une autre exégèse que celle ci : Dieu donne un ordre injuste et cruel pour tester l’obéissance d’Abraham. Pourquoi la conscience d’Abraham ne se révolte pas face à cet ordre innommable? On pose à nouveau la question de l’obéissance et de la conscience sans vraiment y répondre. Pourtant, cette question semble chère àVolker Schlöndorff. Elle apparaît déjà dans Le Roi des aulnes qui se déroule aussi sous la Seconde Guerre Mondiale, à travers ces répliques cinglantes adressées aux collaborateurs ; «  êtes vous chrétien ? », « votre obéissance ne l’est pas ». Aurait il l’intuition que « La conscience chrétienne a besoin de se nourrir et de se renforcer avec les motivations multiples et profondes qui militent en faveur des droits à la vie, de la notre et de celle des autres ». L’obéissance n’est pas chrétienne, en effet,  si elle ne s’éclaire pas, si elle n’est pas libre. D’Abraham au Christ, c’est le long apprentissage de cette liberté. Dieu nous prend là où nous en sommes, il nous prend avec cette part de monstruosité qui est en nous, ici symbolisée par le meurtre de son propre fils. Il arrête le bras d’Abraham qui lève le couteau sur son fils pour nous amener vers une autre logique, celle du Christ, symbolisée par le bélier que Dieu demande de sacrifier à sa place. C’est Le Christ lui même qui s’offre en sacrifice pour nous libérer de cette monstruosité. Ce long apprentissage de la liberté et d’une conscience éclairée se poursuit encore aujourd’hui à travers le dévoilement progressif du message du Christ dont l’Eglise est dépositaire. Ce qui faisait dire au cardinal Newman, anglican passé au catholicisme, « si en tant qu’ecclésiastique je dois porter un toast, je le lèverai à la conscience d’abord et au pape ensuite. Il n’y a pas de confusion entre les deux ». Choltitz et Nordling sont bien loin de ces considérations, mais ils se trouvent au cœur même de ces questions, sur la conscience humaine, qui sont soulevées sans être approfondies. C’est Arestrup et Dussolier qui semblent un peu à l’étroit dans ces rôles qui manquent d’envergure. La caméra, quant à elle, est fine et les images d’archives judicieusement utilisées. Les décors jouissent d’une magnifique photographie, Volker Schlöndorff montre son savoir-faire dans les champs contre-champs, respectant le décor diplomatique et l’ampleur des événements avec sobriété et une certaine gravité.

Si Volker Schlöndorff ne nous invite pas à un grand moment de cinéma, le public y trouvera son compte et ce film montre une évolution intéressante. Dans les années 60, à l’époque de Paris brûle-t-il, on avait besoin d’un récit épique montrant comment la France s’était libérée. Aujourd’hui, on individualise davantage, on a une vision plus intime, plus personnelle de la mémoire de la guerre. On interpelle l’individu et sa part de responsabilité dans la libération d’un peuple. On interpelle Chotliz, cet homme qui a ses amours et ses peurs dans lesquels je me reconnais, et cette part sombre qui m’interroge. C’est cela qui est fascinant. On se rend compte que chacun a des arguments recevables et ces questions sont plus que jamais d’actualité. « A partir de quand un ordre est il légitime? » « N’y a t-il pas un moment où l’obéissance cesse d’être un devoir » ? demande Nordling. Ce qui n’est pas sans rappeler le succès du film Hannah Arendt où la philosophe s’interroge sur le personnage d’Eichmann. Cette homme « ordinaire » dirat-elle qui répond aux accusations de crime contre l’humanité par cette phrase : « je n’ai fait qu’obéir aux ordres ».

Malgré ses défauts Diplomatie reste cependant un thriller psychologique intense qui nous interpelle et dont on ressort plein de gratitude à l’idée que la beauté des monuments parisiens qui font l’histoire et la fierté de la ville, a été épargnée, ainsi que ses habitants.

C.V

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