Dans le monde sans en être

De l’institution au contrat, de la solidarité à l’exclusion – Déracinement raciné #3

Dominique-Schnapper

Dominique Schnapper

Pour penser la racine – le racinement – nous nous appuierons sur l’excellent essai de la sociologue Dominique Schnapper : L’engagement (disponible en ligne). À partir de l’exemple du mariage, Dominique Schnapper montre comment nous sommes passés d’une pensée de l’institution à une pensée du contrat.

L’institution est une base soutenant un engagement. Ainsi l’institution s’introduit comme un tiers dans la promesse échangée entre les époux et se propose d’être le soutien de leur union. L’engagement du mariage n’est donc pas à réinventer chaque jour, il est donné une fois, puis soutenu par l’institution.

Le contrat, au contraire, renonce à tous secours extérieurs. L’engagement des époux ne les concerne qu’eux seuls. Aucun tiers pour les assurer. Alors que l’institution est publique, le contrat est privé 1C’est une des différences juridiques entre mariage et pacs, même si en réalité, comme le montre très bien Dominique Schnapper, l’évolution du mariage l’a rendu quasi identique au pacs.. Pour le couple cela veut dire qu’il faut chaque jour se réengager l’un vis-à-vis de l’autre, chaque jour réinventer l’amour. Le contrat, en effet, n’est valide que tant que les deux contractants y consentent.

Là où contrat est auto-référencé (le couple ne repose que sur lui-même) ; l’institution, elle, appelle à une transcendance (le couple repose sur autre chose que lui-même).

L’institution traditionnelle apporte une stabilité, ce qui est un bien non négligeable, mais le contrat, lui, semble apporter une authenticité plus grande. Le couple moderne – sous le signe du contrat – appelle un amour plus vif, un amour sans cesse suffisamment puissant pour garantir l’union. La société moderne, en effet, nous oblige à une vie plus intense. Là où il n’y a plus d’institution, il n’y a plus d’autre recours que la responsabilité individuelle. D’une certaine manière dans la modernité il n’y a plus de place pour la médiocrité, pour la tiédeur : saint, héros … ou rien. C’est exaltant, nous n’avons plus d’autre issue que d’aimer comme des dingues. C’est exaltant, mais c’est aussi épuisant. Épuisant et excluant. Excluant pour tous ceux qui n’en ont pas la force.

Prenons un autre exemple pour illustrer cette exclusion. Passant d’une société de l’institution à une société du contrat, on passe de relations codifiées à des relations exclusivement électives. Les relations codifiées sont celles que je ne choisis pas, celles que je reçois par les institutions : être membre d’une famille, membre d’une classe, membre d’un corps de métier, etc. Les relations électives, au contraire, sont celles que je choisis de ma propre initiative. Ce passage du codifié à l’électif se manifeste particulièrement dans notre rapport aux morts. Alors que nos grands parents honoraient les défunts de leur famille pour la simple raison qu’ils appartenaient à leur lignée, nous honorons les défunts (quand nous les honorons) à la  mesure de l’estime que nous avons pour eux (qu’ils soient, d’ailleurs, de notre famille ou non). Ici encore, la modernité pousse à plus d’authenticité ; mais, ici encore, la modernité exclut. Le lien est plus intense, mais aussi plus sélectif. Dans une société uniquement basée sur l’élection, il n’y a plus de place pour ceux qui ne parviennent pas à s’imposer, à être désiré, à être éligible. Qui visitera les tombes des 453 personnes sans-abris décédées en 2013 ?

La perte du lien social dont on parle sans cesse pourrait bien consister en fait en un changement de type de lien. Du lien institutionnel englobant l’intégralité des individus d’une société, nous sommes passés au lien contractuel, électif, où chacun doit lutter (être le meilleur) pour être intégré. On passe d’un système où le lien est à la base – où le lien est soubassement – à un système où le lien est à inventer – où le lien est au terme d’un parcours d’intégration. On a inventé un lien reposant sur la concurrence et donc sur l’exclusion !

Mais une fois encore, notre nostalgie de l’institution n’est-elle pas un simple traditionalisme ? Ne peut-on pas croire que le monde du contrat prépare un monde nouveau où l’homme aura été poussé à une telle authenticité que les liens électifs intégreront tous les hommes ?

Faut-il préférer la froide unité de l’institution intégrant tous les hommes, à la chaleur du contrat qui laisse certains de côté ? Choix atroce : ou bien tous mais dans la froideur d’une tradition figée ; ou bien seulement certains mais dans la chaleur des sentiments d’affections. Mais faut-il vraiment choisir entre unité (institution) et amour (contrat) ?

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. C’est une des différences juridiques entre mariage et pacs, même si en réalité, comme le montre très bien Dominique Schnapper, l’évolution du mariage l’a rendu quasi identique au pacs.

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