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Un référendum sur l’entrée de la Turquie en Europe ?

Europe-TurquieLe Président de la République a beau se comporter en goujat, en répudiant sa compagne tel un roitelet mérovingien ou un émir bédouin, il est doté d’une véritable habileté politique. Ainsi, lors de sa visite en Turquie, lundi 27 janvier, François Hollande a promis un référendum sur l’entrée du pays dans l’Union européenne.

Empêcher l’adhésion de la Turquie

Le Président fait d’une pierre deux coups : d’un côté, il lance un énième débat, déconnecté de l’actualité brûlante, qui unifie la gauche, largement favorable à une entrée turque, contre une droite divisée. De l’autre, et c’est son objectif principal, ce référendum perdu d’avance freinera, sinon arrêtera, le processus d’adhésion de la Turquie dans l’Europe.

En effet, les services diplomatiques français ont épuisé à Bruxelles toutes les autres voies juridiques pour empêcher l’entrée irréversible de la Turquie. Le projet d’un référendum a l’avantage de déresponsabiliser le gouvernement français, en laissant la population trancher à sa place. « La droite l’a déjà fait en 2005 avec la Constitution européenne », soupire en privé Bruno Le Maire, ex-ministre de Nicolas Sarkozy. Avec 80 % des Français opposés à une adhésion turque, la peur de l’islam et l’euroscepticisme, l’issue ne fait pour le moment guère de doute.

Cette offensive masquée contre l’adhésion de la Turquie ne change pas la position contradictoire de la France sur ce sujet. Jacques Chirac a reconnu la candidature turque en 1999, mais a introduit en 2005 dans la Constitution la condition du référendum à une adhésion de ce pays. Nicolas Sarkozy s’est officiellement opposé à l’entrée de la Turquie, avec l’aide de Chypre, dont la partie Nord est envahie par les Turcs depuis 1974. Mais il a fait sauter le verrou du référendum en 2008, et a poursuivi les négociations avec Ankara, comme Philippe de Villiers l’a dénoncé lors des élections européennes de 2009.

Un processus irréversible ?

La Turquie est engagée de longue date dans les pourparlers avec l’Europe. Dès 1951, elle intègre, l’alliance militaire américaine de l’OTAN, destinée à unifier les Européens de l’Ouest. En 1959, la Turquie dépose une première demande d’adhésion à la CEE. En 1964, elle crée avec celle-ci une union douanière. Le dépôt formel de candidature a lieu en 1987. En 2004, la Turquie est déclarée satisfaire « pleinement » aux critères de Copenhague, qui conditionnent les adhésions à l’UE.

En 2006, le Parlement européen adopte le rapport Eurlings, qui consacre le caractère irréversible de l’adhésion turque : « les négociations visent à faire de la Turquie un membre de l’Union européenne ». Depuis le début  du processus en 2005, 22 chapitres sur 35 du Pacte communautaire ont été ouverts, dont 11 entre 2007 et 2012. Le dernier a été ouvert en novembre 2013.

Pilier de l’OTAN, la Turquie bénéficie du soutien infaillible du camp pro-américain en Europe : l’Espagne, la Pologne, et surtout le Royaume-Uni. En effet, pour les Britanniques, une adhésion turque détruirait toute velléité de fédéralisme européen, et limiterait l’UE à une vaste zone de libre-échange. Des motivations totalement contraires à celles de nombreux tenants d’une Europe politique plus poussée, qui se retrouvent cependant à défendre la Turquie avec eux.

De son côté, l’Allemagne a une attitude ambiguë, entre l’opposition officielle des conservateurs, et le poids de la population turque (2,5 millions de personnes).

En décembre 2013, la Commission européenne a signé un accord avec Ankara sur l’immigration illégale. Contre le retour en Turquie de migrants clandestins expulsés de l’UE, les Turcs sont autorisés à circuler librement sur le territoire européen d’ici 2017. Cet accord est lourd de conséquences : les frontières de l’Union sont ouvertes, et repoussées, de facto, au Moyen-Orient.

D’où la paradoxale attitude française, qui consiste, par un référendum, à contrer une adhésion turque, tout en participant à son processus à l’échelle de l’Europe, et a laisser ouvrir les frontières européennes à la Turquie.

Qu’est-ce que l’Europe ?

Le débat sur l’adhésion de la Turquie soulève pourtant des questions essentielles que l’UE a souvent esquivées. Elles posent le problème de ce qui est ou n’est pas européen. Or, cette distinction n’est pas uniquement politique ou économique, comme le croient les institutions européennes.

Si on considère que l’Europe repose sur une histoire, une culture et des valeurs communes, on ne peut pas omettre la dimension religieuse d’une adhésion turque. Alors que les Etats membres de l’UE sont tous plus ou moins touchés par la sécularisation, la Turquie renoue avec l’islam politique.

Le parti islamiste AKP, dirigé par le Premier ministre Recep Tayipp Erdogan, est au pouvoir en Turquie depuis 2002. Il donne du relief au nationalisme turc, en le poussant à se projeter en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie centrale, pour accroître l’influence du pays avec l’aide de l’islam. Cette politique étrangère a également des répercussions en Europe, où la Turquie soutient les Etats musulmans dans les Balkans : en visite au Kosovo en octobre 2013, Erodgan a pu déclarer « la Turquie, c’est le Kosovo, et le Kosovo, c’est la Turquie ». C’est revenir verbalement au temps de l’Empire ottoman, qui contrôla la région pendant des siècles, et mena la guerre au reste de l’Europe, qui ne fit bloc que par son christianisme commun.

Par sa nouvelle géopolitique, la Turquie renoue avec son histoire, son identité, s’assure une puissance autonome. Sa différence avec l’Europe n’en devient que plus évidente. Paradoxalement, c’est au nom de la démocratisation, pour intégrer l’UE, et sous pression des Etats-Unis, que les Turcs se sont débarrassés de leur régime militaire laïc, et ont porté au pouvoir les islamistes actuels.

Il n’est pas sûr cependant que les faits sautent aux yeux des technocrates de Bruxelles. S’ils persistaient à faire adhérer la Turquie dans l’Europe, nous pourrons toutefois avoir une consolation en tête : avec sa démographie galopante, la Turquie dépassera d’ici 2019 la population de l’Allemagne, avec 81 millions d’habitants. Elle aurait donc le plus grand nombre de députés au Parlement européen. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer l’adoption de textes pro-LGBT tel que le rapport Lunacek…

Bougainville

2 réponses à “Un référendum sur l’entrée de la Turquie en Europe ?”

  1. FPitois

    Oh, je suis sûr qu’il y a des “progressistes” aussi en Turquie, et qu’ils seraient capables de se faire élire! 😉

    Pour revenir au sujet, j’ai eu l’occasion de discuter il y a peu avec quelques jeunes turcs, qui m’ont fait part d’un désintérêt (pour ne pas dire d’une hostilité) croissant pour l’Europe au sein de la population en général et de la jeunesse en particulier. La Turquie est fatiguée d’attendre, de faire des efforts sans résultats autres que de voir la ligne d’arrivée de nouveau repoussée.

    La logique des relations entre l’Europe et la Turquie s’est inversée. Le XXe siècle a été celui du rapprochement turco-européen, rapprochement culturel, politique, diplomatique, économique,… Le XXIe sera sans doute celui d’un éloignement, ou à tout le moins d’un retour à la normale : l’Europe n’est plus un modèle, ni l’Union un objectif à atteindre.

    Mais pourquoi ne pas rêver à une Union du Levant ? A trop regarder à l’Ouest, la Turquie en oublierait presque le Proche & Moyen Orient : la question kurde est toujours sans réponse, la problématique chypriote n’est pas résolue non plus, la Syrie est en plein chaos, le Liban peine à se stabiliser,…
    La puissance de la Turquie pourrait trouver là un terrain sinon accueillant, du moins utile!

  2. Jean-Jacques

    La Turquie ne fait pas partie du continent européen. En conséquence, elle n’a pas a intégrer l’UE. N’en déplaise à certains européistes !..

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