Dans le monde sans en être

Ne bradons pas le mystère du Christ !

Comment rester fidèle à Jésus ?                                                                                                                                  

« À chacun son Jésus ! » Le relativisme de notre époque est friand de tels slogans. On croit faire de la sorte preuve de tolérance en accommodant le fils de Marie à toutes les sauces. Mais est-on sûr de respecter ainsi les évangiles ? Faire droit à la subjectivité de chacun est une chose, lire correctement le texte en est une autre.

Il est différentes façons de passer à côté du mystère du fils de Marie. La première d’entre elles consiste à biffer le lien essentiel qui l’unit à Dieu, son Père. Courante en effet est la tentation de passer sous silence sa filiation divine. On croit ainsi épargner à ses interlocuteurs la lourdeur d’un langage théologique que leurs estomacs ne seraient pas capables de digérer. Ce calcul est contre-productif. Ils les confortent dans l’image qu’ils projettent sur lui. Si nous désirons lui rester fidèles, n’est-il pas de notre devoir d’expliciter son identité complète, sans en omettre aucune dimension ? La nouvelle évangélisation ne signifie pas vulgarisation à bon marché.

Chacun de nous a été confronté à différentes tentatives de réduction du mystère de Jésus. Ce risque, Dieu l’a pris en toute connaissance de cause. Ce n’est pas une raison de fermer les yeux, de se cacher la tête entre les mains en attendant qu’une miraculeuse clarification survienne à l’improviste. Nous ne rendons pas service à nos semblables en les entretenant, par condescendance, dans leurs illusions. Il y toujours moyen de corriger une opinion, sans passer pour un affreux censeur, ou un inquisiteur. Nos engagements caritatifs ne sont pas la seule manière de « témoigner ». Rester muet tandis que la vérité est tenue captive n’est pas plus évangélique que passer son chemin devant nos frères qui souffrent. Dieu nous a confié un dépôt : à nous de ne pas le dénaturer, de ne pas le monnayer à vil prix.

Dieu a pris un risque énorme

 Comme je le disais plus haut, Dieu a pris un risque énorme en se faisant homme. Il était en effet inévitable que l’Incarnation prêtât le flanc aux multiples essais de la pensée humaine d’amortir le scandale du Verbe devenu chair, scandale de la plongée de l’Eternel dans la durée, le temps, de l’Illimité dans l’espace, de l’Infini dans le fini d’une existence particulière. Toutes les hérésies, antiques ou modernes, sont des tentatives de rendre ce scandale plus intégrable par l’esprit humain. Comme si c’était à l’aune de la finitude de l’esprit humain que le génie et l’infinitude de Dieu devaient être jugés ! Comme si nous rendions ainsi le Mystère plus digeste à la Raison des Temps Modernes !

Mais Dieu se fait une idée de l’homme plus vaste que nos humanismes étriqués. Aussi ne pouvait-Il pas ne pas s’attendre à susciter quelques malentendus. En s’incarnant, en prenant figure humaine, Il courait en effet le risque de l’incompréhension. « L’athéisme prend sa source dans l’Incarnation elle-même. (…) Il est inévitable que les hommes se saisissent de cette Figure et tentent d’en venir à bout, de la réduire, de la domestiquer conceptuellement pour en évacuer le mystère. (…) Le contemporain interroge : « Es-tu vraiment celui qui devait venir ? N’es-tu pas plutôt celui en qui nous avons compris qu’il ne viendrait jamais personne, et que l’homme ne devrait jamais plus compter sur quelqu’un d’autre que sur lui-même ? » Ce qui signifie : « Tu ne nous intéresse pas comme la Révélation du Père, mais comme le symptôme décisif de son abdication et de sa mort ». » 1A. Manaranche, Je crois en Jésus-Christ aujourd’hui, Seuil, Paris, 1968, p. 78.

 Une divinité indistincte ou absente

 En ne pipant mot de sa filiation divine, certaines versions hétérodoxes de Jésus appauvrissent considérablement son mystère. Cependant le Christ n’est pas compréhensible sans que mention ne soit faite du mystère de son envoi dans le monde par le Père pour en révéler et accomplir le dessein d’amour gracieux en faveur des hommes. Tracer le portrait de Jésus, c’est dresser simultanément  celui de Dieu. « Qui me voit, voit le Père » dit-il à Philippe dans le quatrième évangile (Jn 14,9). Tel est le cœur de la foi chrétienne. Une christologie qui dévierait de ce principe de référence à une économie trinitaire d’envoi en mission du Fils et de l’Esprit, cesserait du même coup d’en discerner les dimensions.

Si Jésus n’est plus le Fils référé au Père et à l’Esprit, deux possibilités s’offrent à nous. Soit  nous retombons dans l’hérésie modaliste selon laquelle les trois personnes divines n’existent pas en elles-mêmes, mais ne représentent que des « figures » transitoires d’une divinité indistincte. Soit nous avons affaire au Jésus de « la sortie de la religion », un Jésus comme symptôme de la disparition de Dieu. Dans les deux cas, Jésus se retrouve au milieu de la scène sans qu’on sache très bien quel Dieu il est venu nous révéler. Certes les chrétiens s’attachent en premier lieu à une figure humaine. Au centre de leur foi chrétienne se trouve bien une personne. Mais elle n’est pas seule.

Jésus n’est pas seul

Rencontrer Jésus, c’est être jeté par lui immédiatement, il nous l’a dit, dans le foyer même de toute la Trinité ! (Cardinal Journet). 2Cardinal Journet, La Messe, DDB, Paris, 1957, p. 261.

theophane_triniteLe Christ n’est pas le mode passager, provisoire, de l’apparition de Dieu. Il ne représente pas non plus un stade significatif de l’évolution de l’humanité, stade-seuil appelé à être dépassé par la conscience de soi du genre humain enfin parvenu à sa majorité. Il est une personne subsistante de la divine Trinité. Est dite subsistante toute substance individuelle existant par soi et en soi. En langage trinitaire, les trois personnes divines, Père, Fils et Esprit Saint, sont dites trois subsistances, l’adjectif ayant été substantivé.         

Cependant « exister en soi et par soi » ne signifie pas que l’être de  Jésus serait indépendant, dans sa constitution, du Père et de l’Esprit. Bien sûr, comme chacun de nous, il est une personne. Nous existons en nous-mêmes et par nous-mêmes : telle est notre dignité. Il n’en va pas différemment pour le Fils. Toutefois le fait d’exister en soi et par soi n’est pas une objection, dans son cas, à ce que  sa personne  tout entière soit tournée, ontologiquement tournée, vers le Père. L’être du Fils se condense, s’épuise, dans sa relation au Père et à l’Esprit.

Si nous ignorons le Père, nous passons également à côté du Christ. Dans ce cas, le slogan: « à chacun son Jésus » devient pure démagogie. En dialoguant avec nos interlocuteurs, mieux vaut essuyer une rebuffade passagère que de partir sur un malentendu qui fausserait notre démonstration.

C’est en Jésus que s’accomplit la promesse du nouveau prophète. En lui se réalise pleinement ce qui était resté inachevé chez Moïse : il vit devant la face de Dieu non seulement en qualité d’ami, mais en qualité de fils, il vit dans l’union la plus intime avec le Père. C’est là le point à partir duquel il est possible de comprendre la figure de Jésus, telle que nous la propose le Nouveau Testament: tout ce qui est raconté de Jésus, ses paroles, ses actes, ses souffrances et sa gloire, trouve là son ancrage. Si l’on omet cela, qui est proprement le centre, on passe à côté de ce qui fait la spécificité de la figure de Jésus, qui devient contradictoire et finalement incompréhensible. (Benoît XVI) 3Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Flammarion, 2007, pp. 26-27.

La nouvelle évangélisation à laquelle nous appellent les papes depuis Paul VI ne consiste pas à rendre la figure de Jésus plus présentable en en atténuant la profondeur théologique. Inculturation n’est pas  braderie. S’abstenir de faire référence à la filiation divine du Christ sous prétexte que la figure paternelle n’est plus recevable dans notre société du « mariage pour tous », ce n’est pas faire preuve de charité, c’est abdiquer en rase campagne. Nos contemporains sont plus adultes que ne le croient certains de leurs dirigeants.

Jean-Michel Castaing.

Notes :   [ + ]

1. A. Manaranche, Je crois en Jésus-Christ aujourd’hui, Seuil, Paris, 1968, p. 78.
2. Cardinal Journet, La Messe, DDB, Paris, 1957, p. 261.
3. Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Flammarion, 2007, pp. 26-27.

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