Dans le monde sans en être

Le poids d’une couronne

La semaine dernière, Bougainville publiait dans ces Cahiers un article, La signature d’un roi, sur la position que devrait tenir le roi des Belges face à l’extension de l’euthanasie aux mineurs dans son pays. Les réactions n’ont pas manquées. Dont cet avis contradictoire, venu de Belgique, que nous soumettons aujourd’hui à votre lecture. CL 

RoiPhilippe

Dans le système belge, le roi est considéré comme le notaire du gouvernement

Depuis que le parlement belge a approuvé l’extension de l’euthanasie aux mineurs (sans limite d’âge), pas un seul catho du petit royaume n’a pu échapper à l’invitation de signer – ou pas – une pétition appelant S.M. le roi Philippe à ne pas donner sa sanction royale à cette loi. La légende propagée par les signataires de cette pétition est qu’en 1990, S.M. le roi Baudouin a refusé de signer la loi belge dépénalisant l’avortement.

Mais dans le système belge, le roi est considéré comme le ʺnotaire du gouvernementʺ, il entérine les décisions du gouvernement. Et pas l’inverse. Le roi des Belges ne peut décider de signer ou pas une loi ; il sanctionne les lois parce qu’on le lui demande et n’a pas de moyen de se défiler.

En 1990, le roi n’a pas remis ce système en question ; il a usé d’un subterfuge en plein accord avec le gouvernement : il s’estimait dans l’impossibilité de régner, selon les termes d’un article de la Constitution prévoyant ce cas dans l’éventualité d’un roi dément ou prisonnier de l’ennemi. La régence d’une journée a été exercée par le gouvernement qui a signé la loi sans états d’âmes. La loi sur l’avortement est passée et le geste du roi – aussi symbolique qu’il était – n’a rien empêché à la propagation de la culture de mort dans le Plat pays.

Le Roi Baudouin ne voulait pas s’opposer aux choix du parlement. Il voulait juste ne pas y être associé. Son tour de passe-passe constitutionnel a marché une seule fois. Ça ne prendra plus cette fois.

Mais se limiter à l’argument constitutionnel serait passer à côté d’une réflexion de fond.

Une telle loi ne peut évidemment pas laisser les catholiques sans voix : ʺNous ne pouvons pas nous taire !ʺ Et en effet, cette rupture de l’attention portée aux plus petits d’entre nous ne peut nous laisser indifférents.

Cette loi est innommable, mais en tant que chrétiens, nous avons déjà vécu un scandale bien plus grand encore : le Fils de Dieu humilié (et par autre chose que des Femen), torturé (autrement que mis en GAV pour quelques heures) et finalement mort avec des droits communs. Ce scandale-là doit encore nous parler tous les jours, à chaque coup de poignard dans les valeurs de la loi naturelle.

Mais qui a fait quoi, au pied de la Croix ? St Jean et la B.V. Marie auraient pu partir. Ils sont restés.  Parfois le courage consiste à rester là où l’on est. A assister en faisant son devoir.

Une courte analyse politique (pas trop longue, pour ne pas lasser les lecteurs français) : les deux plus importants partis de Belgique (NVA et PS) sont républicains. Ils ne seraient pas non plus contre la fin du pays car chacun d’entre eux serait majoritaire dans les deux nouvelles contrées. Et qui serait leur ennemi n°1 en cas de scission ? Bingo. Le roi Philippe avance en un terrain miné par ses propres ministres. Il le sait.

Chaque année en faisant le Pèlerinage de Chartres, l’ensemble du chapitre belge est toujours amusé d’entendre la veillée de Riaumont à Choisel ou les méditations du lundi matin sur ʺLa France éternelle, fille aînée de l’Egliseʺ, etc.  A ces rengaines so-Ancien Régime, j’en viens toujours à buter sur ce paradoxe d’avoir un roi très chrétien et un pays déchristianisé. Un roi affublé du sobriquet de ʺBaudouin IIʺ par la presse de gauche et dix millions de sujets en coma dépassé sur le plan spirituel.

Le roi Philippe et la reine Mathilde sont des fidèles de l’Emmanuel, ils ont tous les deux fait pèlerinage à Lourdes et ont mis leurs enfants aux Scouts d’Europe (le mouvement scout le plus traditionnel en Belgique) : savoir qu’ils devront se vendre à cette loi est pour eux un poids lourd à porter. Le poids de la fonction.

Baudouin ancrait sa fonction royale dans la prière et les sacrements, mais se savait roi d’une monarchie parlementaire où le souverain n’est pas le roi mais le peuple. La monarchie de droit divin n’a jamais existé en Belgique et Philippe ne conçoit – pas plus que son oncle – son rôle comme le gardien du droit naturel. On peut le regretter, mais l’ignorer serait faire fi de la marge de manœuvre du roi.

Il est époux et père, mais il est avant tout roi. Voilà son devoir d’état. Remplir les exigences de sa fonction au risque de sa foi. Et c’est l’un des rares hommes au monde dont le devoir d’état se confond avec la raison d’Etat. Doit-il risquer sa couronne pour qu’une loi ne passe pas ? Il le préférerait sûrement s’il avait le choix. La Constitution qu’il a jurée d’observer ne lui en laisse pas le choix. Le contexte politique non plus. Doit-il risquer l’éclatement d’un pays pour une loi-symbole qui ne concerne aucun malade actuellement ? Doit-il mettre en balance la survie d’un système politique et la vie d’enfants malades ?

Et si on comparait ce qui est comparable ? Sans tomber dans le quiétisme servi sur le refrain de ʺNotre cité se trouve dans les cieuxʺ, reconnaissons  que la question ici n’est pas celle de la pertinence d’un système ou d’un pays.

Le problème n’est pas la loi sur l’avortement, l’euthanasie ou le mariage homo. Le problème n’est pas celui d’un homme ou d’une signature. Le problème est celui d’une société dans laquelle certains de ses membres ont tant de mal à comprendre la loi inscrite dans le cœur de l’Homme qu’ils en viennent à vouloir la modifier par de plates oukazes.

Je serais fier de mon roi s’il s’opposait à cette loi. Mais je suis triste qu’on veuille le forcer à faire ce qu’il voudrait, mais ne peut pas.

Diligam_T

5 réponses à “Le poids d’une couronne”

  1. Bougainville

    Soyez remercié, Diligam_T, pour cet avis qui éclairera sans doute de nombreux Français fougueux et passionnés.

    Rien n’est simple dans cette situation, et je me suis efforcé de l’expliquer, dans mon article sur le sujet (mais le Roi n’est pas un sujet…).

    Merci également pour votre recul sur notre so-Ancien Régime pélé de Paris à Chartres, et que les petits cathos BCBG l’entendent !

    Je serais également fier de votre roi s’il s’opposait à cette loi, qui nous choque, nous inquiète et nous concerne, en tant que Français, d’où nos nombreuses réactions.

  2. Une sentinelle belge

    Très bel article ! Merci.

    Vous dites : « Voilà son devoir d’état. Remplir les exigences de sa fonction au risque de sa foi. »

    Je croix plutôt qu’il doit, dans son état, remplir les exigences de la Foi, au risque de sa fonction… C’est différent.

    Et ceci sans contester l’impasse dans laquelle se trouve notre cher Roi Philippe. Que Dieu l’éclaire !

  3. Pierre Varliat

    C’est vrai que les avis sont partagés, entre les partisans d’une liberté du Roi de signer ou pas, ou ceux qui pensent qu’il n’a pas le choix. Tout le monde a le choix de laisser à la postérité l’image de ses actes. Et le Roi, s’il n’a pas en effet le pouvoir de bloquer cette horreur, a bien celui de ne pas y collaborer. Il a, comme le rappelait son oncle, le droit à mettre en avant une objection de conscience. Nos démonocrates trouveront bien un moyen de faire passer cette loi pour laquelle ils n’avaient aucun mandat, et dont la majorité du peuple ne veut pas, mais je prie que notre Roi ne s’abaisse pas à signer cette loi mortifère, dans le vague espoir de ne pas ébranler un trône qui ne signifierait plus rien dès lors que son action pourrait être remplacée par une signature électronique. Je prie pour notre Roi, et lui demande de ne pas signer, c’est pourquoi j’ai signé une pétition qui n’est pas un moyen de pression, mais d’expression. A moins que nous devions nous taire, mais alors, a quoi bon prétendre chercher le Royaume de Rien et Sa Justice?

  4. Hubert Houliez

    Si je comprends bien votre raisonnement, le roi n’est pas au-dessus de l’humanité commune mais en-dessous…

    En d’autres termes : une machine à enregistrer les décisions des majorités successives. Non, il avait le choix, tout le monde a le choix. Si l’Eglise a donné Thomas More comme patron aux hommes politiques c’est bien pour le rappeler.

    Mais où ira-t-il puiser l’autorité nécessaire pour s’opposer à une éventuelle partition du pays si il lui est interdit d’être tout simplement lui-même dans d’aussi graves circonstances ?

    Et ce que vous dites signifie que l’unité de la Belgique valait bien la signature d’une loi autorisant le meurtre des enfants…

    L’unité de la Belgique ! Je suis né dans un royaume, le Maroc, où les légendes racontent que les rois se griment pour rencontrer le peuple sous le masque de l’anonymat. Philippe devrait faire cela. Il ferait l’expérience de demander son chemin en français en Flandre. En tant que voisin, j’ai expérimenté. Si les gens savent que vous êtes Français, pas de problème… Dans le cas contraire… Curieuse unité où l’on préfère l’étranger au “compatriote”… L’unité de la Belgique est une unité administrative, pas plus… Et tellement récente à l’échelle de l’histoire…

    Je ne le juge pas, j’espère, je suppose qu’il a suivi sa conscience mais vos arguments sont bien étranges…

    Pour reprendre votre image, incompréhensible, saint Jean et la Vierge ont assisté à la mort du Christ, ils n’ont pas signé un décret autorisant à lui administrer une injection létale.

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