Dans le monde sans en être

La signature d’un roi

RoiPhilippeSur la “cathosphère” franco-belge, on spécule depuis quelque temps sur la personne du roi des Belges, Philippe : le monarque signera-t-il ou non la loi étendant l’euthanasie aux mineurs, qui s’oppose à sa foi catholique ?

Certains évoquent le précédent de son oncle, le roi Baudoin, qui n’apposa pas sa signature à la dépénalisation de l’avortement, en 1990. Invoquant sa conscience, il abdiqua pendant 36 heures, selon l’article 82 de la Constitution belge, qui invoque “l’impossibilité de régner”. Au moins, argumentent-ils, l’honneur de la monarchie serait sauf.

D’autres sont plus circonspects : la non-signature du roi, affirment-ils, seraient une fausse solution au problème, car elle ne changerait rien à la réalité de la loi, votée par les parlementaires. Cela ne serait qu’un symbole. Ils ajoutent également que son père, le roi Albert II, ne s’est pas opposé à la loi autorisant l’euthanasie en 2001, et qu’en conséquence, il suivra son exemple.

Sur ce point, il convient de revenir sur un fait peu connu en France et en Belgique : le roi Albert II, sous son apparente neutralité, était prêt à imiter le geste de son frère Baudoin, en refusant de signer la loi légalisant l’euthanasie.

“On a pardonné à votre frère car c’était un saint…”

Albert de Belgique ne fut longtemps pas aussi pieux que son frère, et a connu une vie tumultueuse. Pourtant, il se réconcilie avec son épouse Paola en 1980 lors d’une session organisée par la Communauté de l’Emmanuel à Paray-le-Monial. Il devient dès lors un fidèle du lieu, et de la communauté charismatique. C’est d’ailleurs en route pour la récollection annuelle du sanctuaire français qu’il apprend la mort de Baudoin, à l’été 1993, et son devoir de lui succéder.

En 1999, le libéral flamand Guy Verhofstadt forme un gouvernement “arc-en-ciel”, avec les écologistes, les socialistes et les libéraux. Profitant de l’absence des chrétiens-démocrates, le nouveau Premier ministre propose l’euthanasie en 2000, et obtient sa légalisation en mai 2002.

Fidèle à sa foi, le roi Albert II se refuse à signer la loi, et envisage de se mettre en “impossibilité de régner”. Une forte pression politique s’abat alors sur lui, dans la discrétion des couloirs du pouvoir. En effet, le geste de Baudoin a laissé des traces, dans une société adepte du consensus, et où le monarque est le symbole de la fragile unité nationale entre Flamands et Wallons. La non-signature du souverain n’est donc plus acceptable politiquement.

D’intenses tractations impliquent le roi, ses conseillers et des envoyés du gouvernement. Un de ces derniers lance à Albert II : “Sire, on a pardonné à votre frère, car c’était un saint… Laissez-nous décider de notre société !” On lui envoie des médecins pro-euthanasie pour tâcher de le convaincre, en lui présentant des garanties (la fameuse Commission fédérale chargée d’encadrer les pratiques, mais qui a avoué ces dernières années son impuissance à empêcher les dérives). Finalement, de guerre lasse, le roi cède sous la pression, et signe la loi ouvrant l’euthanasie.

Le précédent luxembourgeois

Après les Pays-Bas (en 2001) et la Belgique, le Luxembourg légalise à son tour l’euthanasie en décembre 2008. Contrairement aux deux autres pays, où des coalitions sans chrétiens-démocrates sont à l’origine de ces lois, c’est le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, chef du Parti populaire chrétien social, qui en est l’instigateur !

Le souverain du Luxembourg, le grand-duc Henri, également catholique pratiquant et membre de la Communauté de l’Emmanuel, fait alors savoir qu’il ne signera pas le texte. Le Premier ministre répond avec cynisme que ses prérogatives seront donc limitées: le grand-duc ne pourra plus signer les lois, et sera simplement contraint de les promulguer. L’euthanasie est donc promulguée au Luxembourg en mars 2009.

Cet exemple effraie la monarchie belge, qui craint une identique limitation de ses prérogatives en cas de nouveau refus “sociétal” : des prérogatives symboliques, mais vitales pour maintenir son influence dans la vie politique.

L’honneur contre la lucidité ?

Le roi Philippe, qui a succédé à son père en juillet 2013, est un fidèle de l’Emmanuel. “La loi autorisant l’euthanasie d’enfants lui paraît idéologiquement insupportable“, commente le journal wallon Sud Info. Pourtant, les médias belges envisagent impossible que le souverain ne signe pas une loi émanant d’un Parlement démocratiquement élu, alors que l’unité du pays ne supporterait pas une telle crise constitutionnelle. Les dirigeants belges seraient également beaucoup moins patients et tolérants à son égard qu’ils ne l’ont été avec Baudoin et Albert II.

Pourtant, votre serviteur, avec toute la franchise et le caractère entier qui caractérisent les bouillants Français, estime qu’une nouvelle “impossibilité de régner” honorerait le roi Philippe. Ce serait un geste prophétique, car il ne serait pas compris par la société belge actuelle, mais certainement fécond et édifiant pour l’avenir.

Ce serait sans doute sans effet sur l’application de la loi, mais, comme fait dire Edmond Rostand à Cyrano de Bergerac, “on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non, non c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !

 Bougainville

12 réponses à “La signature d’un roi”

  1. patrick pélissier

    Monsieur le ROI,

    Par pitié n’apposez votre signature au soutien de ce texte de Loi.
    Il sera le déshonneur, l’ Amanite Phalloïde de notre humanité, la fin d’un monde et de ses dignes croyances envers les anges dans les cieux.
    MERCI

  2. aquinus

    Belle conclusion.
    Je rajouterais que je ne vois pas comment on peut construire ou sauver l’unité d’un pays sur la signature d’une loi d’euthanasie des enfants

  3. PELISSIER

    Votre Souveraineté,

    Ne signez pas ce texte de Loi. L’ euthanasie des enfants est un geste criminel pour notre humanité toute entière, un affreux conte de PERRAULT, un acte inqualifiable, irréparable, monstrueux et politiquement impitoyablement malsain.
    Merci.

  4. francoisdbe

    Bon article, bien plus réfléchi que tout ce qu’on peut voir d’autre sur internet. Par contre, un point reste inabordé : il est très probable que la monarchie belge ne résiste pas à une crise comme elle l’a connue en 1990. La monarchie belge n’a (malheureusement) plus que très peu de pouvoirs, et est plutôt représentative qu’autre chose – et c’est quelque chose que les français ne semblent pas comprendre.

  5. FPitois

    @François :
    N’est-ce pas là justement un très grand pouvoir, que cette incarnation de l’unité belge ? N’est-ce pas la monarchie qui a fait tenir ensemble la Wallonie et la Flandres dans une Belgique unie pendant la dernière crise gouvernementale ?
    Dès lors, si la monarchie s’effondre, la Belgique ne risque-t-elle pas de la suivre dans sa chute ? C’est un argument de poids, ce me semble…

    (Argument extrêmement cynique, j’en ai bien conscience, surtout venant d’un non-Belge qui n’a donc pas en jeu la survie de sa nation… Mais argument tout de même.)

  6. Charles Vaugirard

    Le roi des Belges est en effet un symbole d’unité nationale. C’est peut-être le dernier pilier d’un pays qui menace de toutes parts de s’effondrer.

    On peut s’interroger sur le sens de cette royauté : le roi n’a quasiment pas de pouvoir, et il peut être contraint de signer un texte allant à l’encontre de sa conscience. Ce qui est le cas dans quasiment toutes les monarchies européennes… Sont-elles encore des monarchies ? C’est une question qui se pose. Et quel est le sens de cette fonction, si le roi ne dispose d’aucune marge de manœuvre et seulement d’une fonction symbolique de représentation, autrement dit une image ?

    Si Philippe refuse de signer ce serait un acte de courage et un signal fort envoyé à la Belgique : souhaitez-vous d’une société où on peut légalement tuer des enfants malades ? Et aussi : le chef de l’Etat n’est-il qu’une machine à signer sans que ça conscience n’intervienne ? Question qui est aussi valable pour une République.

  7. La signature d'un roi - Cahiers libres | Voir e...

    […] Sur la « cathosphère » franco-belge, on spécule depuis quelque temps sur la personne du roi des Belges, Philippe : le monarque signera-t-il ou non la loi étendant l’euthanasie aux mineurs, qui s’oppose à sa foi catholique ? Certains évoquent le précédent de son oncle, le roi Baudoin, qui n’apposa pas sa signature à la dépénalisation de …  […]

  8. francoisdbe

    @FPitois
    Mh, effectivement. Je n’y avais pas du tout songé. Mais je doute qu’il mette sur la table le combat “euthanasie des mineurs vs. unité du pays”.

    Je viens de lire une interprétation qui permettrait de justifier sa signature. On peut le considérer comme un notaire, lors d’un contrat de vente immobilière. Le notaire n’a pas a juger sur la vente, il n’est que là pour la certifier… Pareil avec le Roi, fondamentalement (et malheureusement, à mon avis).

  9. Le cas de conscience du roi des Belges | CatInfor.com

    […] Extrait d'un article des Cahiers libres, signé Bougainville, qui revient sur le cas de conscience que l'extension de l'euthanasie aux enfants pose au roi des Belges, Philippe. Imitera-t-il son père Albert, qui signa sous la pression la première loi sur l'euthanasie, ou son oncle Baudouin, qui refusa d'apposer sa signature et fut déclaré en "impossibilité de régner", après le vote de la dépénalisation de l'avortement ? Le précédent du Luxembourg a de quoi inquiéter le roi Philippe, garant de l'unité bien fragile de la Belgique : […]

  10. La signature d'un roi - Cahiers libres | CPDH |...

    […] Sur la « cathosphère » franco-belge, on spécule depuis quelque temps sur la personne du roi des Belges, Philippe : le monarque signera-t-il ou non la loi étendant l’euthanasie aux mineurs, qui s’oppose à sa foi catholique ? Certains évoquent le précédent de son oncle, le roi Baudoin, qui n’apposa pas sa signature à la dépénalisation de …  […]

  11. Nez

    Oui mais le notaire doit refuser son concours à un acte manifestement illégal … que ce soit sur la forme ou sur le fond. 
    Je m’étonne que personne ne remette en cause la forme de la loi (loi aux dires des articles sans débats) …. ce qui rappelle la “loi Taubira” en France où les formes et la séparation des pouvoirs n’avaient pas été respectés et où le Conseil Constitutionnel avait le devoir (même s’il ne l’a pas fait) de dire que la loi n’en était pas une.
    http://www.francecitoyenne.fr/index.php/conseil-constitutionnel-la-porte-est-vraiment-etroite/
    Je suis certaine que le roi en s appuyant sur la constitution de la Belgique peut refuser cette loi en la forme car il n’y a pas eu de débats ou pour tout autre règle de forme non respectée … il serait donc dans son rôle de monarque de refuser de promulguer …. une loi qui n’en est pas une !

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