Dans le monde sans en être

La révolution continuée – Déracinement raciné #1

Husserl

Edmund Husserl

L’idée européenne, la révolution continuée

En 1935, l’austère philosophe Husserl prononce une conférence marquée d’un pathos inhabituel. Inquiet de l’état de l’Europe, Husserl 1La crise de l’humanité Européenne et la philosophie, conférence à Vienne puis à Prague en 1935. Ed. Aubier, Paris, 1987 propose une lecture intellectuelle de la crise de l’humanité européenne. Par une remontée jusqu’à la Grèce du VIIe siècle avant Jésus-Christ, Husserl part en  quête de l’idée européenne 2Depuis 1945, nous nous sommes trop habitués à penser l’Europe comme une construction contractuelle. Mais l’Europe n’est pas d’abord fabriquée, elle est d’abord une idée.. Il écrit alors :

“C’est seulement chez les Grecs que l’homme finit par prendre à l’égard du monde environnant cette attitude totalement nouvelle où nous reconnaissons un intérêt pur pour le connaître (…) un intérêt absolument non pratique, qui enveloppe l’univers” 3La crise de l’humanité Européenne et la philosophie, Husserl. 4Évidemment, une critique sociologique de Husserl et de ce que l’on pourrait appeler son européo-centrisme est possible, et peut-être même s’impose. Mais il nous semble que ce « seulement chez les Grecs » ne vise pas tant à opposer l’Europe au reste du monde, mais bien plutôt à opposer l’idée européenne à l’Europe de 1935..

Il y a en effet, selon le mot de Renan, un « miracle grec ». D’un coup, la pensée s’est éprise d’un désir de savoir, un désir du vrai. Le philosophe grec – Socrate – ne craignit pas de remettre en cause la tradition – la doxa – pour chercher le vrai. La Vérité devînt l’unique critère de l’ordre social, de la beauté, de la morale, etc. Ce changement d’attitude engagea un complet renversement de la société. La communauté se retrouvait fondée sur des « intérêts idéaux » et non plus sur une simple volonté de maintenir l’ordre, de produire, de se nourrir, etc.

Pour Husserl, l’idée européenne consiste en une humanité qui, bien que vivant dans le fini, s’est radicalement engagée vers « une tâche infinie ». Avoir pour critère, au delà de toute nécessité matérielle, la Vérité : voilà l’Europe ! L’Europe est inaugurée par une rupture, la fidélité à son idée impliquera donc une rupture permanente. Une révolution continuée.

Situation paradoxale d’une tradition consistant en une rupture. Il semble que nous trouvions ici quelque chose de similaire à l’opposition du tout fait et du se faisant développée par Charles Péguy 5Charles Péguy, 1873-1914 6Cf. notre édito du 4 février 2014.. La fidélité à la pensée ne consiste pas à s’installer dans des idées déjà faites – toutes faites – mais à maintenir la “pensée pensante” se faisant. Dès lors, nous voyons qu’en réalité cette révolution continuée n’est pas une perpétuelle invention, mais plutôt une perpétuelle « excavation » 7Charles Péguy. Il s’agit de “raciner” sans cesse, continuellement, à la source vitale. Péguy parle de se situer « au plus prêt de la source de la création ».

Nous arrivons alors au paradoxe de la formule de Péguy : il s’agit d’un « déracinement raciné ». Péguy nous force à dépasser le dualisme entre traditionalisme (éloge de la racine) et progressisme (éloge de la rupture). Il ne s’agit pas de rompre pour rompre, mais de rompre par fidélité à un élan premier. La tradition est elle-même révolutionnaire.

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. La crise de l’humanité Européenne et la philosophie, conférence à Vienne puis à Prague en 1935. Ed. Aubier, Paris, 1987
2. Depuis 1945, nous nous sommes trop habitués à penser l’Europe comme une construction contractuelle. Mais l’Europe n’est pas d’abord fabriquée, elle est d’abord une idée.
3. La crise de l’humanité Européenne et la philosophie, Husserl.
4. Évidemment, une critique sociologique de Husserl et de ce que l’on pourrait appeler son européo-centrisme est possible, et peut-être même s’impose. Mais il nous semble que ce « seulement chez les Grecs » ne vise pas tant à opposer l’Europe au reste du monde, mais bien plutôt à opposer l’idée européenne à l’Europe de 1935.
5. Charles Péguy, 1873-1914
6. Cf. notre édito du 4 février 2014.
7. Charles Péguy

6 réponses à “La révolution continuée – Déracinement raciné #1”

  1. Guillaume A de L

    “Il ne s’agit pas de rompre pour rompre, mais de rompre par fidélité à un élan premier. ”

    J’ajouterai que cet élan a une source. Que cette source est une attention première.
    Car ce qui précède l’élan et l’ordonne est une attention particulière.

    Ici comme vous le développez bien, cette attention est une attention à la Vérité. Aussi cet élan premier est possible aujourd’hui par notre attention à la Vérité.

  2. mathieu

    Pourriez vous préciser le texte de Charles Péguy dont il s’agit ? Cela serait utile. Merci.

  3. Benoit

    Avec plaisir,

    L’expression “déracinement raciné” vient de son texte “Victor-Marie, comte Hugo”, (Biblio de la Pléiade, Oeuvres Complètes Vol. III, p. 224) mais en recherchant la référence je viens de voir que j’avais fait une erreur, l’expression exacte de Péguy est celle d'”arrachement raciné”.

    pour ce qui est de la révolution comme excavation voir : “Avertissement”, (Biblio de la Pléiade, Oeuvres Complètes Vol. I, p. 1307) et “Brumetière”, (Biblio de la Pléiade, Oeuvres Complètes Vol. II, p. 582)
    (ce texte est aussi dans l’anthologie publiée par Jean Bastaire “Péguy tel qu’on l’ignore”.

    bonne lecture. 😉

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