Dans le monde sans en être

La loi morale naturelle, de quoi parle-t-­on ?

Loi naturelle

La notion de loi morale naturelle est désormais controversée et rejetable pour nos oreilles « post­ modernes ». Les poils de nos oreilles se hérissent d’ailleurs au seul fait d’entendre l’expression, de sorte que, généralement, l’on veut tout de suite interrompre la discussion en se disant que l’on se trouve devant un catholique obscurantiste, probablement d’extrême droite, tant il est devenu évident que, à partir d’un penchant naturel – ou bien de l’observation de la nature – l’on ne saurait déduire une loi morale. De plus la nature se montre souvent cruelle, or l’éthique semble d’abord concerner le cœur ou la gentillesse, n’est­-ce pas ?

Notons d’abord que dans cet ordre d’argumentation on trouve le procédé très actuel que j’appellerais ici la réduction « ad Nazium », à savoir que dès que l’on parle d’une notion traditionnelle, l’on se rend automatiquement suspectable d’être un sympathisant d’extrême droite. Or ce n’est pas le cas, car l’on confond ici la réfutation « ad Nazium » avec celle « ad absurdum ». La première n’a pas tellement de valeur philosophique, mais exerce la figure rhétorique de persuasion. Au-delà de la rhétorique, essayons de voir le fond philosophique de l’objection : la difficulté d’articuler deux notions : la nature et la loi. Essayons de les exposer brièvement.

Amis traditionalistes, n’exultez pas trop vite, avant d’exposer le b.a.-ba de la philosophie réaliste sur la question, j’aimerais débuter mon propos avec une phrase importante de Léo Strauss, que tous ceux qui tentent de ressusciter des notions de la philosophie antique et médiévale ne devraient pas oublier :

« Nous voyons autour de nous deux camps hostiles, lourdement fortifiés et sévèrement gardés. L’un est tenu par les libéraux de divers acabits, l’autre par les disciples catholiques et non-catholiques de saint Thomas. Mais les deux armées, auxquelles s’ajoutent ceux qui préfèrent ménager la chèvre et le chou et ceux qui pratiquent la politique de l’autruche, ces deux armées, s’il est permis d’accumuler les métaphores, sont embarquées sur le même bateau. Tous sont des Modernes. Nous sommes tous aux prises avec la même difficulté. Le droit naturel dans sa forme classique est lié à une perspective téléologique de l’univers» 1STRAUSS Léo, Droit naturel et histoire, p.19..

Cet avertissement étant posé, intéressons nous au sens du mot nature.

La signification du mot nature est compliquée, car la nature lie en soi deux notions extrêmes. La nature autour de nous, les paysages, les forets et les animaux ; celle-ci nous renvoie vers la notion écologiste et philosophique d’un tout. En même temps, on parle de la nature de l’homme et de la nature de l’âme, qui se trouve plutôt sur le registre de l’individualité. Comment peut-­on tenir toutes les réalités sur une même notion unifiée ?

Cela est possible grâce à la définition d’Aristote qui, au lieu de privilégier une approche, essaie d’embrasser une totalité. Le philosophe nous dit : « La nature est un principe et une cause du mouvement et de repos, pour la chose en laquelle elle réside immédiatement, par essence et non par accident » 2ARISTOTE, Physique, livre II, ch. 1. 192b.. Or cette définition est loin d’être claire, car elle suppose de connaître ce que signifient les mots principe, cause et surtout « le mouvement », qui sera l’objet de son étude à partir du livre III de la Physique. Que devons nous retenir ? D’abord que chaque être en mouvement possède une nature, qui est le principe et la cause de son mouvement. Or il ne s’agit pas ici principalement de mouvement du corps même s’il est évidemment inclus aussi dans la définition, mais surtout le mouvement qui vient de la forme de l’être. Autrement dit, la nature est liée avec ce que la chose est.

Lorsque l’on parle de la morale naturelle, l’on essaie de s’appuyer sur la morale qui se fonde sur la nature de l’homme, ce qu’il est véritablement. Car la nature n’est pas quelque chose à inventer mais quelque chose qu’on reçoit depuis la naissance. La seconde notion problématique est la loi, car aujourd’hui la loi est prise uniquement dans le sens positif, comme une règle admise par la majorité. Mais cela ne saurait être confondu avec le sens contenu dans l’expression « loi morale naturelle », car la loi n’est pas donnée par une autodétermination anarchique qui exprime le contrat entre deux ou plusieurs volontés libres. Thomas d’Aquin définit la loi ainsi : « La loi est une œuvre de la raison » 3THOMAS d’AQUIN, Somme théologique, I II q. 90. a. 1. rep.. Or la raison est un caractère fondamental de la nature humaine. La loi n’est ni une œuvre de la volonté, ni une œuvre de l’intelligence supérieure, mais bien l’œuvre de la raison pratique, qui mesure des actes humains pour atteindre une finalité. Quelle finalité ? Celle qui se trouve inscrite de caractère indélébile dans la nature humaine. Ainsi donc, lorsque l’on parle de la loi morale naturelle, on parle de la mise en œuvre par la raison de cette finalité donnée par la nature.

Mathias Siroky

Pour approfondir l’étude : le document de la Commission Théologique Internationale À la recherche d’une éthique universelle.

 

Notes :   [ + ]

1. STRAUSS Léo, Droit naturel et histoire, p.19.
2. ARISTOTE, Physique, livre II, ch. 1. 192b.
3. THOMAS d’AQUIN, Somme théologique, I II q. 90. a. 1. rep.

5 réponses à “La loi morale naturelle, de quoi parle-t-­on ?”

  1. DUBOIS

    Des articles très intéressants qui permettent de prendre un peu de recul par rapport au bouillonnement ambiant. Mais pour que la lecture reste agréable attention aux fautes de frappe ou de mise en page (en particulier dans l’article sur “la morale naturelle. Merci et bravo pour l’initiative de ce site. JL Dubois

  2. Ajax

    Quand on part du principe que “chaque être en mouvement possède une nature qui est le principe et la cause de son mouvement”, on risque fort de ne pas aller très loin, cette phrase (et celle d’Aristote) étant en fait des tautologies.

    Quant à la “loi”, ce terme a un sens (de relation entre les actes et la sanction sociale) dans le champ du droit et un autre (de relation entre des faits) dans celui de la science ; si l’expression “loi naturelle” fait référence à un troisième sens (“une oeuvre de la raison”), où de surcroît la dimension relationnelle est absente, il faut avouer qu’elle n’a aucune chance d’être comprise du vulgum et qu’il serait peut-être opportun de changer de terminologie. Mais je suppose qu’il faut prendre la suite de votre phrase (“qui mesure des actes humains pour atteindre une finalité”) pour comprendre quel sens (effectivement relationnel) vous donnez au mot loi.

    C’est surtout votre conclusion qui me laisse perplexe : qu’on définisse la “nature” au moyen d’une tautologie qui ne s’applique d’ailleurs (telle que vous la rapportez) qu’à une nature individuelle sans forcément qu’on puisse s’autoriser à en déduire l’existence d’une nature humaine commune, c’est une chose. Mais comment sautez-vous de là à l’idée d’une finalité inscrite de manière indélébile dans ladite nature ?

  3. Andino

    On se demande parfois si vous faites de la philosophie ou de la polémique, si vous adoptez le ton vulgarisateur ou le style académique… Mais tout cela importe peu au fond, cette réflexion est aussi sympathique qu’importante.
    Partageant la perplexité d’Ajax, en notant surtout que l’on n’apprend pas grand chose à vous lire sinon qu’il y a un débat sur la loi naturelle, il me semblerait nécessaire de définir les termes pour pouvoir disserter sur des sujets dont on maîtrise moins les fondamentaux que ceux du curling ou du cricket.
    Pour ma part, je n’ai pas peur d’adopter un ton vulgarisateur. La question est donc de savoir s’il existe des règles qui régissent la vie humaine comme il existe une loi de la gravitation “universelle” qui régit le mouvement des corps, loi qui n’a pas été abolie par Einstein mais juste complétée, précisée.
    Si la réponse est affirmative, il convient encore de se demander s’il est préférable de respecter ces règles ou de s’en libérer et même tout simplement de savoir s’il est nécessaire de chercher à les connaître. On se demandera ensuite de quelle manière on peut les exprimer et les expérimenter. Si ce sont des règles vraiment universelles ou nécessairement inscrites dans un contexte culturel donné. Bref, bien des questions pertinentes sur lesquelles il n’est point besoin de lire Aristote dans le texte pour débattre.
    Je commencerai par la première des questions que j’ai posé, souhaitant que d’autres et vous-même, cher Mathias, réfléchissiez avec moi à tout cela. Y a-t-il donc des règles qui régissent la vie humaine? Biologiquement, et en étendant la biologie jusqu’aux aspects psychologiques, c’est une croyance répandue que de telles règles doivent exister. Sinon, il serait illusoire de faire des recherches qui se veulent scientifiques en médecine, psychologie, sociologie, etc. Même dans la science de l’âme, une approche quasi scientifique, tout au moins expérimentale, a cours. Mais les croyances de ces personnes respectables qui jusqu’à preuve du contraire font du bien à l’humanité ne font pas une réponse de philosophe. Alors, monsieur le philosophe ?

  4. Incarnare

    Je voudrais préciser deux points (corrigez-moi si j’ai faux) :

    1. La loi naturelle est dite naturelle par opposition à ce qui est sur-naturel dans l’homme (i.e. ce qui est reçu par révélation, notamment les vertus théologales).

    Par exemple, donner sa vie pour autrui est un acte de charité absolue qui, comme tel, n’est pas compréhensible par la raison non éclairée par la révélation (il nécessite l’espérance de la résurrection) ; sur un plan naturel, il est souhaitable de vouloir préserver sa propre vie.

    C’est donc un “moyen d’accès naturel à la loi divine”. Cela signifie aussi que la loi divine n’est pas un pur arbitraire (nous ne sommes pas appelés à vivre une morale d’obligation, contrainte imposée par une volonté divine qui nous punirait si nous dérogions) mais qu’elle est fondée en raison et en quelque sorte nécessaire.

    2. La loi n’est pas qu’une œuvre de la raison pratique.

    C’est une œuvre de la raison au sens large : raison spéculative qui cherche un bien général et raison pratique qui porte un jugement prudentiel pour déterminer les biens singuliers ordonnés à ce bien général.

  5. Benoit

    Cher Paul,

    tout dépend ! de quelle loi naturelle parle-t-on ? La pensée de la loi naturelle chez quel auteur ?
    Mathias dans son article parle d’Aristote, tu parles (je pense) plutôt de la formulation donnée par la théologie catholique contemporaine (par exemple dans le document admirable de la CTI indiqué en note de l’article) ou par s. Thomas d’Aquin.

    Du coup pour Thomas et la CTI : oui, loi naturelle se pose en effet par rapport à loi surnaturelle.
    Mais pour Aristote : non ; Aristote n’a pas de concept de surnaturel. Sa référence est la nature humaine, qui est pour lui le “logos” (raison) et le politikos (politique). Ainsi loi naturelle c’est pour lui conformité à la raison et au bien de la cité.

    Une oeuvre de la raison et non juste de la raison pratique ? Chez Thomas et la CTI : oui, il y a même l’idée d’une présence de la loi naturelle au coeur de la conscience (dans la “syndérèsis”), il y a donc une dimension contemplative (théorique) de la découverte de la loi naturelle.
    Chez Aristote : non, il s’agit clairement et strictement d’une oeuvre de la raison pratique. Il commence son “Ethique à Nicomaque” en renvoyant la question du Bien en soi (question de la raison théorique) pour poser la question du “Bien exécutable” c’est-à-dire du bien propre à l’agir (exécutable non seulement au sens faible de faisable, mais au sens de propre à l’action); sa loi naturelle est une loi pratique. En ce sens (c’est en tout cas la lecture de Pierre Aubenque) la loi naturelle chez Aristote n’a pas de contenu, la loi naturelle est la forme de la loi. Affirmer la loi naturelle pr Aristote c’est affirmer qu’il y a nécessairement une loi. C’est l’existence de la Loi qui est naturelle; son contenu lui reste très très flou et très variable; Aristote tiens une variabilité du contenu en fonction des circonstances (de la cité, ….).

    La loi naturelle dans la théologie chrétienne garde cette ambiguité aristotélicienne (le magistère parle sans cesse de la loi naturelle mais sans jamais lui assigner un contenu fixe) mais aussi la dépasse en donnant les moyens clairs (raison théorique : le travail de la raison, la référence à la nature humaine, au finalité de l’action humaine) pour en situation (raison pratique) pouvoir discerner les exigences de la loi naturelle.
    (Pierre Aubenque montre comment la christianisme a permis l’approfondissement bénéfique de la notion de loi naturelle d’Aristote.)

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS