Dans le monde sans en être

Édito : il y a quelque chose de pire que la mauvaise pensée

Semaine du livre Prenez soin de votre tête : le chapeau la rend élégante, le livre l'anobli.

Semaine du livre
Prenez soin de votre tête :
le chapeau la rend élégante,
le livre l’anobli.

Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite” écrivait Charles Péguy il y a tout juste cent ans 1Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, août 1914.. La pensée toute faite est séduisante, avec un un slogan et un leader elle entraîne les foules. La semaine dernière en a donné un magnifique exemple. Quelques SMS échangés près de Créteil ont provoqué une véritable onde de choc dans la twittosphère. À en croire les déclarations en 140 signes de la semaine passée, la France était divisée en deux : d’un côté ceux qui veulent apprendre aux enfants de maternelle à se masturber et de l’autre ceux qui s’acharnent à opprimer les fillettes sous la domination de l’enfant mâle dès les petites classes 2sur le débat de la semaine dernière sur le Gender,  l’article de Rue89 permet d’attérir un peu et de se calmer : l’invasion des peluches sexuelles et autres livres érotiques pour enfants n’est pas au programme ; l’article de Causeur, lui,  nous incitera à rester vigilant, le programme “ABCD de l’Égalité” – outre certaines mesures, tout a fait justifiées, pour assurer les mêmes chances de réussite aux garçons et aux filles – relève en de nombreux points du grand délire pédagogiste.. Évidement, poser le débat en ces termes permet à chaque camp d’être assuré de son inébranlabiblité. La discussion 3si les échanges de tweet peuvent s’appeler discussion est merveilleusement vérouillée. Une pensée tout d’un bloc, toute faite, sans faille, sans brèche ; une pensée ne donnant prise à aucune accroche. Tentez de la saisir, de l’attraper, votre main glissera magnifiquement. Le verni de la pensée toute faite la rend brillante, mais la rend surtout tellement lisse qu’elle en devient insaisissable.

Parlant de ce verni Péguy écrivait :

Le revêtement atteint le cœur. Tout n’est plus que revêtement. C’est proprement une dégénérescence de tissus. Le cœur même devient revêtement. Le revêtement est tout et il n’y a plus rien de revêtu. 4Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne.

Bref, la pensée toute faite n’est plus de la pensée. Ne pensant plus, elle en est même l’antithèse parfaite. Il faut “que l’on pense sur mesure5Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne écrivait encore Péguy. La pensée qui pense vraiment n’est jamais toute faite, elle est se faisant. La pensée ne s’arrête jamais de penser.

Le réveil politique des catholiques qui s’opère depuis un an est spectaculaire et enthousiasmant. Mais aujourd’hui, un autre réveil, un autre printemps, se fait attendre : celui de la pensée. De la pensée sur mesure. De la pensée se faisant. De la pensée qui ne sait pas déjà tout. De la pensée qui n’est pas déjà faite, déjà raidie, déjà durcie comme le pain d’hier. De la pensée qui est comme la baguette fraiche du matin.

La pensée se faisant n’est jamais à craindre, elle est noble. Infiniment noble. Même si elle est erronée de A à Z, elle a la noblesse de sa recherche, de son mouvement, de sa vie. La pensée même mauvaise – l’étude, même les Gender studies – n’est pas à craindre si elle est vraiment pensante. La pensée qui pense donne prise. De toute part, elle invite à la contreverse, à la discussion, au débat. Même erronée, elle a l’honneur de celle qui se bat. La pensée toute faite – même avec un imprimatur catholique –, elle, a troqué sa gloire naturelle contre la sécurité de son verni; planquée, elle a fui avant même que le combat ait commencé. En 140 signes, elle affirme puis se fige éternellement. 6On a vu des mauvais devenir bons, mais on n’a jamais vu mouiller ce qui est verni.

Peut-être qu’entre M. Peillon 7M. Peillon est tout de même Docteur en Philosophie, avec une thèse sur l’oeuvre passionnante de Merleau-Ponty. Si la pensée de ce dernier est erronée, peut-être est-elle encore – au moins un peu – pensante. Certes encrouté dans la politique depuis un moment, M. Peillon n’en reste pas moins l’un des derniers hommes politiques qui lit des livres (et pas seulement des rapports). et nous-même, une complicité secrète 8honteuse aux yeux d’une pensée toute faite où le monde est nécessairement divisé en deux camps ennemis. pourrait naître. Péguy a parlé de cette curieuse liaison qui existe entre les philosophes que leurs thèses opposent en tous points :

Tous les deux et l’un vers l’autre ils sont mutuellement complices de ceci : qu’ils savent l’incomparable dignité de la pensée (…) Respectueux de la pensée comme la plus belle et la plus chère et la plus secrète création. La saluant partout où elle est. Non pas seulement d’un salut d’escrime, mais d’un salut de culte et d’estimation singulière. Étant respecteux de la pensée, ils sont naturellement respectueux des personnes. 9Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne.

Semaine du livre Prenez soin de votre tête : le chapeau la rend élégante, le livre l'anobli.

Semaine du livre
Prenez soin de votre tête :
le chapeau la rend élégante,
le livre l’anobli.

Parions sur la pensée, la pensée sur mesure.

Maladroitement, luttant sans cesse contre le tout fait, nos Cahiers aimeraient y contribuer.

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, août 1914.
2. sur le débat de la semaine dernière sur le Gender,  l’article de Rue89 permet d’attérir un peu et de se calmer : l’invasion des peluches sexuelles et autres livres érotiques pour enfants n’est pas au programme ; l’article de Causeur, lui,  nous incitera à rester vigilant, le programme “ABCD de l’Égalité” – outre certaines mesures, tout a fait justifiées, pour assurer les mêmes chances de réussite aux garçons et aux filles – relève en de nombreux points du grand délire pédagogiste.
3. si les échanges de tweet peuvent s’appeler discussion
4. Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne.
5. Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne
6. On a vu des mauvais devenir bons, mais on n’a jamais vu mouiller ce qui est verni.
7. M. Peillon est tout de même Docteur en Philosophie, avec une thèse sur l’oeuvre passionnante de Merleau-Ponty. Si la pensée de ce dernier est erronée, peut-être est-elle encore – au moins un peu – pensante. Certes encrouté dans la politique depuis un moment, M. Peillon n’en reste pas moins l’un des derniers hommes politiques qui lit des livres (et pas seulement des rapports).
8. honteuse aux yeux d’une pensée toute faite où le monde est nécessairement divisé en deux camps ennemis.
9. Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne.

2 réponses à “Édito : il y a quelque chose de pire que la mauvaise pensée”

  1. Phylloscopus_inornatus

    Très juste analyse. Deux remarques cependant: notre société adore la pensée qui ne se déclare pas toute faite, car elle la mettra immédiatement en mesure de se défaire. “Reconnais que tu n’as pas toute la vérité, c’est-à-dire dispose-toi à reconnaître que la vérité, c’est moi qui la détiens”. La pensée vivante argumente plutôt qu’elle n’affirme, mais elle s’affirme: sinon, elle est déjà en poudre prête à être dissoute dans la piscine fade du relativisme absolu, celui qui exige de ne s’exprimer qu’avec force “p’tet ben qu’oui p’tet ben qu’non” qui ôtent d’emblée toute valeur à ce qui est exposé là. Second point: nous oserions davantage penser et confronter la pensée si nous n’avions pas développé une terreur maladive de la confrontation. Le désaccord le plus courtois sème la panique autour de lui: comment ? une divergence ? Horreur ! cessez, je vous en supplie, c’est une division, c’est la République désunie menacée d’explosion, c’est potentiellement la guerre. Quiconque exprime un point de vue qui n’est pas d’un consensuel mou et blafard de coton hydrophile suscite l’épouvante: à coups de références historiques indiscutables (“heures les plus sombres…”) on l’implore de vite revenir dans les clous. Nous ne savons plus mener pacifiquement une confrontation: au nom du risque zéro, on l’interdit d’avance. Quel avenir a la pensée dans ces conditions ? elle ne peut pas plus s’épanouir que la fleur des champs sur une terrasse de ciment.

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