Dans le monde sans en être

Edito : Du gris dans la démocratie

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La démocratie, du grec ancien δημοκρατία / dēmokratía, est la « souveraineté du peuple ». Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. En France, elle aurait commencé avec la Révolution Française. Mais force est de constater, que souvent, “la Révolution, comme Saturne, dévore ses propres enfants”. Peut-elle alors donner naissance à la démocratie ?

UKRAINE-EU-RUSSIA-UNREST-POLITICS

Kiev, Ukraine

Kiev, Ukraine. Depuis le 21 novembre 2013, Kiev Manifeste. Les manifestants s’opposent au gouvernement. Qui représente réellement le peuple souverain ? Ce n’est pas simple de décider. Le président était élu. Le peuple était en désaccord avec son représentant. Vu de France, la situation est souvent perçue simplement : le méchant gouvernement à la solde de Poutine, et les gentils manifestants pro-européens. Mais l’Ukraine est un pays tiraillé entre Europe et Russie. S’ensuivent des affrontements sanglants. Difficile de dire qui représente la démocratie. La vérité est ici faite de nuances de gris.

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Caracas, Venezuela

Caracas, Venezuela. Ici aussi on manifeste. Mais ici, le pouvoir est bolivarien, de gauche donc. Ce qui fait que pour certains, la logique s’inverse : Jean-Luc Mélenchon parle de « tentations putschistes ». Le gentil pouvoir contre les méchants mercenaires fascistes. La révolution, pour être légitime, devrait-elle absolument suivre la direction du socialisme des lendemains qui chantent ? Une partie du Venezuela, qui a déjà trop expérimenté ce socialisme-là, n’est pas de cet avis. Mais ici aussi, le Président était élu, et si les manifestations débordent à ce point, on peut légitimement penser qu’il y a, ici aussi, des nuances de gris.

Protesters face off with French CRS riot police as clashes broke out at a march in Nantes, western France, during a demonstration against the construction of a new airport in Notre-Dame-des-Landes

Nantes, France

Nantes, France. Dans notre beau pays, une manifestation paisible débouche sur un guérilla urbaine. Les marges prennent le dessus. Ce qui heurte ici, c’est la logique « 2 poids, 2 mesures ». Elle se manifeste d’une part, par la réaction (faible) du gouvernement, qui était plus aggressif envers des mouvements globalement bien plus pacifiques. Et elle se manifeste d’autre part, par l’impunité dont bénéficie les ministres qui jouent contre leur camp. L’un et l’autre ne font qu’alimenter le mécontentement populaire.

Si ni le vote, ni les manifestations ne sont le reflet de la souveraineté populaire, c’est que la démocratie n’est pas parfaite. Et on peut parier qu’il en sera de même jusqu’au retour du Christ en gloire. On peut essayer malgré tout de l’améliorer, mais pour cela il faudrait que chacun prenne ses responsabilités : que les ministres aux agissements opposés au projet commun démissionnent, que les chefs de partis qui soutiennent aveuglément des régimes politiques aux agissements plus que contestables aient le courage de voir qu’ils se sont trompés, et enfin les citoyens qui votent et manifestent s’engagent pour le bien commun. Chacun a le droit de se tromper, du moment qu’il prend ses responsabilités.

Il faut continuer à voter, il faut continuer à manifester, mais il faut arrêter de croire que la démocratie, ce n’est que cela. La démocratie est le régime qui tente de rendre sa souveraineté au peuple, en permettant toutes les formes légitimes de son expression. Le peuple sera réellement souverain quand ses représentants défendront ses intérêts et non les leurs. Il sera réellement souverain quand le bien commun sera la préoccupation de chacun. Il sera réellement souverain quand tous les droits et libertés fondamentaux seront défendus. Dit comme cela, c’est utopique. Mais, si on se joint à Churchill : «La démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres formes qui ont été essayées au cours du temps». Ce n’est pas parfait, mais on n’a pas mieux.

Dès lors, arrêtons d’attendre d’un vote ou d’une manifestation un changement majeur pour la démocratie. Arrêtons d’attendre autant des politiques, quand nous ne sommes capables que de commenter. Arrêtons de penser la démocratie comme d’un combat du bien contre le mal, de ceux qui savent contre ceux qui se trompent. Le camp d’en face est surement sa part de bonne volonté (allez voir ici, si vous en doutez). La démocratie n’est possible que par la somme de nos petites bonnes volontés, de nos petites bonnes actions, de notre petite charité. La démocratie progressera par petits pas, et pas par table-rase. Acceptons de voir le monde en gris.

Et arrêtons d’être passifs : engageons-nous pour le bien commun !

Fol Bavard

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Pour ceux qui ont envie de s’engager pour le bien commun autour d’une bière, ou bien se contenter de refaire le monde, les Cahiers Libres organisent une modeste soirée ce Samedi 1er mars à Paris.

Plus d’informations ici.

2 réponses à “Edito : Du gris dans la démocratie”

  1. Juridis quo

    Noble message, mais il est permis de tiquer devant la traduction de “démocratie” par “souveraineté du peuple”, surtout en passant par le grec.

    Si le terme “démocratie” nous vient des grecs, le concept de “souveraineté”, c’est à dire du pouvoir suprême dans l’Etat (pour faire court) est bien postérieur, et probablement bien étranger aux grecs. Cela donne une traduction un brin anachronique…

    Le terme souveraineté lui-même est juridiquement susceptible d’utilisations très variées. Si l’on voit bien le lien que vous faites entre démocratie/souveraineté populaire, ce n’est pas toujours un service que l’on se rend de recourir à la souveraineté pour définir la démocratie.

    Et d’ailleurs, puisqu’il souffle parfois par ici un vent démo-chrétien, j’en profite pour rappeler qu’un penseur tel que Maritain a pu en son temps s’attacher à penser la démocratie sans la souveraineté, en raison du potentiel (à son sens) liberticide du concept.

  2. Jeune Imbécile

    Il ne m’est pas possible de parler au nom des Ukrainiens ou des Vénézuéliens, mais pour ce qui est de la France, l’impression qui s’en détache est celle d’un défaut (au sens d’absence) de communication.

    Si les Français sont en moyenne éduqués, ils peuvent comprendre ce qu’on leur dit, et donner leur avis, mais aussi exposer des arguments, et entrer en débat. Or, de débats utiles, et de compte-rendus clairs, nous n’en voyons pas.

    Pour les lois sociétales ou pour le projet d’aéroport désuet, les détracteurs se sentent méprisés et “poussés à bout”. Si certains ont le courage de faire les clowns (voir certaines vidéos sur la manifestation de Nantes) il est inévitable que certains se laissent aller à la colère : les casseurs à Nantes, mais dans les manifs pour tous on a aussi du se prémunir contre les violences, souvenez-vous.
    C’est mal, mais c’est inévitable tant qu’on ne nous apprend pas à communiquer autrement.

    En médecine, on n’est pas très démocratiques. Souvent on part du principe que le médecin sait, et que le patient fait.
    En pratique, le médecin ne sait pas toujours, et le patient ne fait pas souvent (moins de 50% des prescriptions sont utilisées)
    On nous enseigne aujourd’hui dans les facultés qu’il faut prendre le temps de discuter avec le patient. Qu’en qualité d’expert le médecin sait plus que le patient, mais pour que ce savoir soit utile, il faut que le patient comprenne pourquoi on lui propose un traitement, et qu’il l’accepte.
    Cela s’appelle la “décision éclairée du patient”.

    Et bien en politique, j’aimerais bien voir cela un peu plus!
    Je ne suis pas experte sur la question de NDDL, mais j’ai lu que le projet n’était probablement pas rentable à long terme, question de désintérêt pour le frêt aérien qui redeviendrait trop coûteux.
    J’ai entendu que le fait d’avoir créer une ZAD a permis de préserver un modèle géographique pendant quelques décennies.
    Ne serait-il pas intéressant d’étudier ses différences d’impact environnemental et économique par rapports aux bouts de terres voisins? Ne faudrait-il pas savoir si cet aéroport mérite d’être bâti?

    J’ai entendu les journalistes dire que les écolos du gouvernement devaient partir s’ils n’étaient pas d’accord avec les projets du gouvernement. Pourquoi?
    Faudrait-il qu’ils discutent à huis-clos avant de présenter leurs décisions au peuple pour donner l’image d’unanimité qui n’existe pas parmi le-dit peuple?
    Pas que j’aime vraiment les “écolos du gouvernement”, mais si l’on doit les bâillonner, j’aurais vraiment l’impression qu’on ne laisse plus la parole à personne.

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