Dans le monde sans en être

Alors, j’ouvrirai un livre.

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Nos ancêtres étaient du papier blanc et le lin même dont on fera le papier. Les lettrés étaient des livres. Nous modernes nous ne sommes plus que des macules de journaux.  (…)
Et non pas seulement un journal mais nos malheureuses mémoires modernes sont de malheureux papiers savatés sur lesquels on a, sans changer le papier, imprimé tous les jours le journal du jour.
Charles Péguy 1Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne.

Enserré dans un tissage d’ondes. L’illusion du sans-fil, illusion d’un espace libre, là où en fait je ne peux faire un mouvement, pas même une pensée, sans être pris dans un flux.

L’air est surchargé. Des noms informes, venus d’on ne sait quelle terre étrange, désignent ceux qui m’assaillent, ceux qui ont entrepris le siège de mon âme : blog, twitter, flux RSS. Prononcez ces noms, écoutez leur son : étranger à ma langue séculaire, privé de poésie ; ce sont les barbares. Leurs noms ne sont que bruit. La lueur bleue de leurs écrans remplace la chaude lumière de la bougie ou du feu.

Peu à peu cette lueur de morgue pénètre en moi et m’impose son flot continu de gloussements – informations, brèves, dépêches, etc. L’esprit épuisé, les yeux écarquillés. Je suis las, la lueur bleue dans les yeux. L’atroce lueur bleue est dans mes yeux.

À la vie en moi, cet étrange monologue où je ne suis jamais seul, s’est substitué le flux, sordide brouhaha où je ne croise aucun visage, pas même le mien. J’ai troqué la lumière de ma vie, le feu d’un foyer, pour la lueur morne de l’écran.

Cette fade déchéance est privée même de l’honneur de Satan, de celui qui tînt tête, de l’orgueil puissant. Ici point de force, ni de haine à opposer à l’amour ; seule, la fade lueur, la sale fadeur. Seule, envahissante.

Selon le mot de Péguy, les anciens étaient des livres, les modernes étaient des journaux, et nous ? Des écrans. Privés de vie.

Alors je poserai la paume de la main sur la table de bois, alors je sentirai ses nervures parler aux miennes. Alors je tairai les informations, j’écouterai le murmure du silence, le robinet du voisin, la voiture dans la rue, et parfois l’oiseau piaffant à la fenêtre. Alors je tairai le flux, j’écouterai la vie. Alors je cracherai le chewing-gum, je gouterai le café et la liqueur.

Assis sur un vieux fauteuil, arrêtant tout. Dans un silence où l’on entend battre son cœur, j’ouvrirai un livre. Un livre qui ne cesse de commencer, un de ces livres qui au bout de cent pages n’a fait que balbutier. Le flux sera vaincu. Le flux qui ne cesse de finir, de passer à autre chose, le flux qui me met toujours en retard, me traîne violemment derrière lui. Alors, j’ouvrirai le livre. Le livre qui ne cesse d’inaugurer et de creuser. Alors j’ouvrirai la Bible.

J’apprendrai à lire. On souffre de ne pas savoir lire. De ne pas savoir lire ces livres qui durent, ces livres qui avancent à rythmes lents.

Par provocation – insurrection rédemptrice – il faudrait écrire des textes de plus en plus long. Des poèmes qui n’en finissent pas. À chaque rapport de dix pages, nous opposerons un roman de deux cent pages ; à chaque brève de 2 000 signes, nous objecterons une somme de philosophie ; à chaque tweet de 140 signes nous rétorquerons un recueil de vers. Le bruyant tumulte du flux se brisera sur le silence de la lecture.

Nos vies sont à l’image de nos lectures. Combien de vies aujourd’hui sont tristement broyée en 140 signes ?

« Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre » disait Daniel Pennac. L’inverse est tristement vrai, le pas-le-temps de lire et le pas-le-temps d’aimer, rétracte le temps de vivre.

 Benoît.

Notes :   [ + ]

1. Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne.

2 réponses à “Alors, j’ouvrirai un livre.”

  1. Ripoll Frédéric

    c’est exactement ça. S’arracher à l’attraction hypnotique et séductrice des écrans. Renouer avec le contact physique du papier, de l’encre. Retrouver des sensations perdues. Voilà un vrai challenge de carême.
    A la réouverture d’un Muséum d’Histoire Naturelle de province à laquelle j’ai participé, un débat passionnant s’est installé autour de la nouvelle muséographie. Pour ce muséum qui se voulait hyper-technologique, on avait privilégié les écrans au détriment des objets. Ce débat devenait un dialogue de sourds ; d’un côté on disait : les écrans sont des fenêtres ouvertes sur le monde. De l’autre on répondait : non, les écrans sont des écrans qui font obstacle à une vraie perception du réel. à méditer.

  2. Marie Coulon

    Partie respirer dans le Lot sauvage ( soleil, vin de Cahors, village paisible, cloches de mon église romane, conversations, nuits étoilées, cueillette des noix…), je rentre à Paris et rouvre Twitter. J’espère être moins assidue dorénavant, mesurant tout ce que les écrans ( que je maîtrise heureusement fort mal) m’ont trop souvent interdit de faire : lire, par exemple, ou écouter VRAIMENT de la musique. Ou prier davantage.
    Je me promets d’être attentive.. Même si ce courrier que je poste prouve le contraire…

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