Dans le monde sans en être

Ô victoire de la modernité

oi de casa

         oi de casaBrésil, Amazonie, État du Pará, village de Piçarra. 

Je frappe des mains et laisse retentir le « Oi de casa ! » 1Litt., « Salut ceux de la maison » qui fait ici office de sonnette ; Maria sort la tête de son humble maison de bois et me fait signe d’entrer. En quelques instants je me retrouve avec une tasse de cet admirable café sucré que dans tout le Brésil on offre aux visiteurs. Café en main je salue la famille ; car dans cette petite maison – à peine plus grande que ma chambre d’étudiant à Paris – vivent Maria, son mari, leurs deux fils et sa vielle mère. Son mari est au travail, son plus jeune fils est à l’école, mais son fils aîné, polyhandicapé, et sa mère, grabataire, sont alités.
Je ne vous ferais pas croire que c’est simple… Pour Maria chaque jour est une épreuve. Quand je suis arrivé, le hamac dans lequel était installé son fils suintait d’urine et Maria s’activait pour tout nettoyer. Pourtant, même si le poids de chaque jour se fait lourdement sentir sur cette pauvre baraque de Piçara, pour rien au monde Maria ne déposerait sa mère et son fils dans des « centres spécialisés ».

Maria est peut-être un peu arriérée, sa société encore sous-développée. Si elle avait été à l’école, si elle était moderne et émancipée, elle saurait qu’elle vit comme une aliénée. Hélas elle n’a pas connu la libération de la consommation et du confort, sinon elle aurait compris la stupidité de sa vie sacrifiée pour sa famille. Si seulement … si seulement le progrès avait atteint ces régions reculées. Il y a vingt ans, elle aurait pu faire une interruption médicale de grossesse ; aujourd’hui elle pourrait placer sa mère dans une maison de retraite, ou simplement l’euthanasier. Mais la pauvre femme est esclave d’une mentalité archaïque qui croit au sacrifice et à la dignité des personnes. Il est urgent de l’en libérer ! Mais rassurez-vous, la libération est en cours, les grandes villes brésiliennes ont leurs maisons de retraite, et s’approche le jour – ô victoire de la modernité – où l’on pourra libérer toutes les familles du monde de leurs vieux et de leurs handicapés !

Maria m’a confié que son petit dernier lui apprenait à lire – espoir d’une libération ? – dans le seul livre de la maison, une bible précieusement gardée sous un plastique. Décidément, Maria n’est pas aidée, empêtrée qu’elle est dans son catholicisme.

Benoît

Notes :   [ + ]

1. Litt., « Salut ceux de la maison »

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