Dans le monde sans en être

Le baptême du Seigneur : morale et révélation

BaptèmeJésusJésus et Jean-Baptiste 

Nous fêterons dimanche 12 janvier le baptême de Jésus par Jean-Baptiste. A cette occasion il est intéressant de s’interroger sur la différence entre l’appel au repentir de Jean-Baptiste et l’appel à la conversion de Jésus. On pourra ainsi saisir toute l’originalité du rapport entre Révélation et morale dans la religion chrétienne.

En lisant les évangiles, nous constatons de prime abord que tous les deux, le fils d’Elisabeth et celui de Marie, appellent à la conversion. Le message de Jésus ne serait-il alors qu’une simple redite de celui du Précurseur? Sinon, où réside son originalité ? Deux points marquent la différence de leurs prédications respectives. Premièrement, Jésus ne demande aucun rite à suivre. Ensuite il ne fait aucune allusion appuyée au péché de ses auditeurs non plus (même s’il demande la repentance). Il se contente de proclamer : « Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle ». Le Baptiste déclinait, lui, toute une série d’actes répréhensibles à ne plus commettre: ne molester personne pour les soldats, ne rien exiger au-delà de ce qui est fixé pour les publicains, partager vêtement et nourriture pour les foules.

Dans son appel initial à ses disciples, Jésus s’en tient en revanche au général. Il faut « changer d’esprit », se repentir, mais sans autre précision. Que signifie pareille indétermination? En fait Jésus exige un changement radical de mentalité, de manière de penser. Dans sa prédication au bord du Jourdain, Jean-Baptiste voulait que les pénitents rompissent avec leurs pratiques passées en attendant le Jour eschatologique, la venue de Dieu. Jésus, de son côté, en appelle plutôt à un changement d’état d’esprit, de manière de vivre, de compréhension du présent.

Jean Baptiste était précis quant au passé et à la matière de se convertir parce que le futur restait indéterminé pour lui. De son côté, si Jésus semble davantage se projeter dans l’avenir, c’est qu’il désire faire entrer ses disciples dans ce Royaume dont il ne va pas tarder à leur faire connaître le mystère.

Jean-Baptiste ne pouvait pas avoir la même approche de la conversion que Jésus puisqu’à la différence de celui-ci, il ignorait le mystère de ce même Royaume. Jésus, lui, le connaît : aussi possède-t-il l’autorité nécessaire pour demander à ses auditeurs de changer de mentalité. Si Jésus semble moins précis, c’est qu’il l’est paradoxalement beaucoup plus concernant l’imminence et le contenu du Règne de son Père.

La morale chrétienne naît d’une révélation   

Cette différence étant posée, que nous apprend sur la morale évangélique cette première et laconique prédication de Jésus? En fait l’ autorité avec laquelle il demande à ses disciples un changement de conduite radical s’explique par la nature même de la Révélation dont il est porteur. Cette Révélation est en effet grâce vivifiante, transmission de vie de Vivant à vivant. Si bien qu’elle englobe dans ses effets ses destinataires eux-mêmes. Le chrétien, en tant que destinataire de la manifestation de Dieu, fait partie de la révélation en ce sens qu’il est, dans son être transformé, le témoin de la révolution ontologique opérée par la Pâque du Christ dans le monde.

Conséquence pour la morale : le commandement de Jésus d’aimer ses ennemis ressortit à une révélation, non à un simple précepte moral. Ce qui le sous-tend, c’est en effet la révélation, par Jésus, de la paternité universelle de Dieu. Mes ennemis sont des fils du Père: c’est d’abord à ce titre que je dois les aimer. Ensuite, l’amour des ennemis résulte de la révélation de la perfection du Père, qui aime tous les hommes. Enfin cette paternité universelle induit la fraternité de tous les hommes. L’amour des ennemis constitue la suite logique de la révélation plénière de Dieu par Jésus. Il induit un changement dans nos êtres que seul l’Esprit donné par le Christ sera capable de réaliser.

La spécificité trinitaire de l’agir chrétien    

 Seul l’Esprit Saint nous révèle en effet notre dignité d’enfant de Dieu, notre filiation divine, seul il est en mesure de nous faire exécuter les commandements du Christ à l’égard de notre prochain. Voilà pourquoi Jésus se montrait, dans un premier temps, moins disert que Jean-Baptiste relativement aux bonnes actions à poser. Ses disciples ne pouvaient pas accomplir celles qu’il leur prescrirait ultérieurement avant que l’Esprit ne descendît sur eux. Ce n’est qu’à la lumière de l’Esprit que le concurrent devient un frère, et Dieu, notre Père. Sans lui nous ne percevrions pas nos semblables comme Jésus les perçoit.

C’est la raison pour laquelle la Rédemption est incorporation au Christ, greffe de nos personnes sur la sienne. Le salut affecte notre être entier, corps et âme. Le salut ne se réalise pas seulement « en idée ». Il est de l’ordre du viscéral, du vital. Le Verbe s’est incarné: il ne nous a pas sauvé du haut de son empyrée…Les sacrements ne sont pas seulement une catéchèse. Ils nous touchent, nous imprègnent charnellement: l’huile, le vin, le pain, l’immersion du baptême, comme Jésus s’est immergé lui-même dans le Jourdain par la main de Jean-Baptiste.

Pourquoi parler de morale à l’occasion de la fête du baptême de Jésus? Tout simplement parce que cet épisode de la vie du Christ est la première théophanie de la Trinité dans l’évangile, la première manifestation visible, sensible, du Dieu un et trine : voix du Père, colombe de l’Esprit. Nous avons vu que la morale consiste d’abord à agir en enfants du Père, par le Fils, dans l’Esprit, avant d’être obéissance à une série de commandements. Et nous pouvons agir en tant que fils de Dieu  parce que nous sommes fils du même Dieu que Celui qui a dit son amour à Jésus sur les rives du Jourdain: « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. »

Jean-Michel Castaing

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