Dans le monde sans en être

Du divorce

DivorceAprès le mariage pour tous, le gouvernement réfléchit à une nouvelle réforme du mariage : le divorce sans juge. Les époux souhaitant divorcer par consentement mutuel devront se contenter de passer devant le greffier en chef du tribunal de grande instance. Cela, afin d’alléger les tribunaux, et de divorcer rapidement et simplement.

Le mariage était déjà une institution en crise, voila qu’elle ne sera plus une institution digne d’être défaite par un magistrat.

Cela nous rappelle un grand texte, écrit par un illustre catholique : Frédéric Ozanam, béatifié par le pape Jean-Paul II en 1997. Ozanam, l’inventeur de la Démocratie chrétienne, un des premiers catholiques républicains qui voyait dans la devise “Liberté, égalité, fraternité” l’avènement temporel de l’Evangile.

En 1848, la IIéme République vient de s’installer. Devant la nouvelle Assemblée nationale, le ministre de la Justice a proposé une loi rétablissant le divorce prévu par le code civil de 1804. Le divorce a en effet été aboli en 1816, lors de la restauration des rois Bourbon.

Opposé fermement au divorce, Ozanam a pris sa plume et rédigé un long article dans le journal démocrate-chrétien l’Ere nouvelle. Intitulé “Du divorce”, il est un argumentaire puissant contre le divorce et plus particulièrement contre le divorce par consentement mutuel.

Ozanam n’est pas un réactionnaire. Il est un démocrate défenseur des libertés individuelles et de la justice sociale. Il défend la famille comme coeur de la société démocratique. Néanmoins, il est utile de rappeler qu’il savait ce que peuvent endurer des mariage malheureux : en aidant des familles pauvres avec la Société de Saint Vincent de Paul, il a permis la reconnaissance en nullité du mariage d’un couple dont le mari, alcoolique, battait sa femme et ses enfants. Ainsi, il était lucide et savait que la règle de l’indissolubilité du mariage pouvait connaître quelques exceptions justifiées par des drames familiaux.

Dans son article, Ozanam n’a pas recours à des arguments religieux. Bien au contraire : il défend le mariage civil, et il utilise des arguments moraux et sociaux audibles par tous. Mieux : il voit dans le mariage indissoluble le fondement même de la démocratie. Don total des époux, “esprit de sacrifice” de l’un envers l’autre qui font de la famille une petite société démocratique. Il récuse ainsi l’individualisme de la Révolution française qui, au nom des “Droits naturels”, interdisait tout voeux et liens perpétuels. La loi de 1792 instituant le mariage civil et le divorce, considérait ainsi qu’on ne pouvait se lier irrévocablement avec une autre personne. Le mariage était devenu un contrat. L’idée de sacrifice et de don était totalement absente.

“S’ils savent ce qu’ils font, les deux époux sacrifient toutes ces choses, ils sont heureux de les sacrifier : ils n’ont pas besoin, ils ne peuvent pas souffrir qu’aucune loi vienne les protéger contre eux-mêmes, leur interdire l’aliénation à perpétuité de leur personne, changer le don en louage à terme, et faire du mariage un marché.”

Ce sacrifice ne concerne pas que les époux. Il a des conséquences sur les enfants qui pourront naître de leur union. Ce qui lui fait dire :

“Le mariage n’a que des conséquences irréparables; la famille qu’il crée ne peut donc avoir que des liens indissolubles.”

Dans ce sacrifice pour fonder une famille qui ne peut être dissoute, Ozanam voit le modèle et le fondement de la société politique.

“L’indissolubilité, qui fait la force de la famille, en fait aussi le modèle de toutes les sociétés politiques. Les sociétés n’ont que deux principes possibles, ou l’égoïsme et l’exploitation de tous au profit de chacun, ou le sacrifice et le dévouement de chacun au bien de tous. Le principe du dévouement domine les sociétés à mesure qu’elles deviennent plus parfaites, à mesure qu’elles appellent un plus grand nombre de citoyens à les gouverner, c’est-à-dire à les servir; et c’est en ce sens que Montesquieu professe que la vertu est le fondement nécessaire des républiques. Mais la famille est l’école même du sacrifice; c’est au chevet du lit de sa femme, au berceau de son enfant que l’homme apprend à se priver, à se contraindre, à se dévouer, qu’il apprend à vivre pour autrui, non pas conditionnellement, non pour un temps, mais à perpétuité, c’est-à-dire qu’il apprend tous les devoirs de la vie civile. Voilà pourquoi dans ce besoin de réforme, qui tourmente la société moderne, elle cherche à se rapprocher de la famille, à se modeler sur elle, à lui emprunter la fraternité qu’elle inscrit dans ses lois. Assurément, le moment serait mal choisi pour affaiblir cette sainte discipline de la vie domestique, pour en relâcher les noeuds, quand tout le travail du siècle est de resserrer les liens de chaque nation en faisant disparaître les inégalités qui divisaient les citoyens, et d’unir plus étroitement toute la race humaine, par les décrets qui abolissent l’esclavage et par les traités qui consacrent la solidarité des peuples.”

A l’opposé d’un individualisme libertaire centré sur un individu dégagé de toute attache, Ozanam nous propose une démocratie constituée de personnes libres et égales qui se donnent mutuellement. Une démocratie construite sur la liberté, l’égalité et la fraternité, une démocratie fondée sur un humanisme chrétien. Cette vision de la liberté s’opposant à l’individualisme de la Révolution française annonce le personnalisme d’Emmanuel Mounier. L’homme est un être de relation et la démocratie d’Ozanam est une communauté de personnes libres au service les unes des autres. Un service qui prend la forme du don de soi, du sacrifice dont l’icône est le Christ sur la croix.

Certes cela peut paraître idéaliste. Il existe des mariages malheureux, et parfois la séparation est la seule solution. Mais les difficultés rencontrées par des couples sont elles insurmontables ? Pas forcément. Ce n’est pas en facilitant et banalisant le divorce que nous réglerons ce problème, bien au contraire.

La réforme du mariage proposée par Madame Taubira viendrait encore amenuiser le mariage civil, qui est en crise depuis déjà de longues années.

Alors que la gauche fustige l’individualisme, appelle à plus de solidarité, ne serait-elle pas cohérente avec elle même en encourageant la famille comme sanctuaire de la fraternité construit sur le don irrévocable ?

Charles Vaugirard

Texte intégral de l’essai “Du divorce” de Frédéric Ozanam, sur Gallica :

5 réponses à “Du divorce”

  1. Jeune imbécile

    Magnifique !
    Et pour aborder Ozanam avec les collégiens, vous me conseilleriez quels ouvrages?
    Parce que bon, je traine un peu des pieds pour renouveler mes sources mais là, c’est trop de bonnes références à ce monsieur dans la cathosphère pour passer à côté !

  2. Charles Vaugirard

    Merci ! Comme première approche il y a “Frédéric Ozanam, la cause des pauvres” de Jacques de Guillebon aux éditions de l’Oeuvre.

    Pour avoir un point de vue complémentaire, je vous recommande “Frédéric Ozanam, histoire d’une vocation” de Philippe Charpentier de Beauvillé chez Salvator.

    Enfin, pour une approche plus précise : le Ozanam de Gérard Cholvy, chez Artège.

  3. Vieil imbécile

    Mais… mais… c’est qui ce jeune imbécile ? une descendance inavouée ? une filiation spirituelle ?
    En tout cas, sa soif de savoir lui permettra peut-être de ne pas évoluer en vieil imbécile 🙂

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