Dans le monde sans en être

Qu’est-ce que l’écologie humaine ? #2

Ecologie HumaineLa semaine dernière nous avons vu la définition que Jean-Paul II donne de “l’écologie humaine” dans son encyclique Centesimus annus. Nous allons voir maintenant quelques éléments concrets.

L’écologie humaine peut sembler imprécise tant la notion de “milieu humain” peut sembler vaste. Il n’en est rien. Certes l’écologie humaine recoupe un grand nombre de problématiques différentes. Tugdual Derville et l’équipe du courant pour une écologie humaine disent qu’elle concerne “tout homme et tout l’homme”. Mais concrètement nous avons déjà quelques points de repères précis et concrets. C’est Jean-Paul II qui nous les délivre dans Centesimus annus, le texte où il parle pour la première fois d’écologie humaine.

La premier exemple concret que Jean-Paul II nous donne est l’urbanisme :

“il faut mentionner les problèmes graves posés par l’urbanisation moderne, la nécessité d’un urbanisme soucieux de la vie des personnes”.

En effet, l’époque moderne est marquée par l’augmentation de la population des grandes villes. La société contemporaine est de plus en plus urbaine, consécutivement à une longue histoire marquée par l’exode rurale. Les anciennes structures sociales ont en partie disparu, et elles n’ont pas été remplacées. La question du lien social est centrale dans nos sociétés et un de nos grands maux est la solitude. L’urbanisation moderne ne facilite guère le lien social, et elle est à repenser. C’est une grande question d’écologie humaine car cela touche la structure même de nos milieux de vie : la ville, le village est un cadre de vie essentiel. Ce n’est pas un hasard si Jean-Paul II donne cet exemple en premier : il veut mettre le doigt sur un sujet original.

Jean-Paul II nous donne une autre piste :

“de même que l’attention qu’il convient de porter à une « écologie sociale » du travail”.

Le terme d’écologie sociale est nouveau. Il peut s’interpréter comme une écologie humaine appliquée au monde du travail. Cela fait référence à tout l’enseignement social chrétien concernant le travail. Conditions de travail saines, ouvrier considéré comme un partenaire et non comme un instrument, refus de l’exploitation de l’homme par l’homme… Bref, cette formule recouvre tout ce qui concerne l’environnement professionnel qui est un élement primordial de notre cadre de vie.

Ensuite, le pape polonais évoque la cellule de base de la société : la famille. Il dit :

“La première structure fondamentale pour une « écologie humaine » est la famille, au sein de laquelle l’homme reçoit des premières notions déterminantes concernant la vérité et le bien, dans laquelle il apprend ce que signifie aimer et être aimé et, par conséquent, ce que veut dire concrètement être une personne. On pense ici à la famille fondée sur le mariage, où le don de soi réciproque de l’homme et de la femme crée un milieu de vie dans lequel l’enfant peut naître et épanouir ses capacités, devenir conscient de sa dignité et se préparer à affronter son destin unique et irremplaçable. (…) Contre ce qu’on appelle la culture de la mort, la famille constitue le lieu de la culture de la vie.”

Et le pape nous rappelle ensuite les attaques contre la vie par le biais des politiques de contrôle des naissances et autres politiques “pro-choix”.

Mais l’écologie humaine ne se limitant pas à la famille et à l’accueil de la vie, concerne aussi l’économie :

“Ces critiques s’adressent moins à un système économique qu’à un système éthique et culturel. En effet, l’économie n’est qu’un aspect et une dimension dans la complexité de l’activité humaine. Si elle devient un absolu, si la production et la consommation des marchandises finissent par occuper le centre de la vie sociale et deviennent la seule valeur de la société, soumise à aucune autre, il faut en chercher la cause non seulement et non tant dans le système économique lui-même, mais dans le fait que le système socio-culturel, ignorant la dimension éthique et religieuse, s’est affaibli et se réduit alors à la production des biens et des services.”

Nous retrouvons là un grand principe de la doctrine sociale de l’Eglise : l’économie est au service de l’homme. L’homme est au centre de la société. Il n’est pas seulement un producteur et un consommateur. C’est une question culturelle qui repose sur une vision de l’homme. Mais c’est aussi une question politique qui implique l’action d’acteurs en faveur de cette vision éthique. Quels sont ces acteurs ? L’Etat et la société civile. C’est ce que dit Jean-Paul II dans le paragraphe suivant :

L’Etat a le devoir d’assurer la défense et la protection des biens collectifs que sont le milieu naturel et le milieu humain dont la sauvegarde ne peut être obtenue par les seuls mécanismes du marché. Comme, aux temps de l’ancien capitalisme, l’Etat avait le devoir de défendre les droits fondamentaux du travail, de même, avec le nouveau capitalisme, il doit, ainsi que la société, défendre les biens collectifs qui, entre autres, constituent le cadre à l’intérieur duquel il est possible à chacun d’atteindre légitimement ses fins personnelles.”

Il y a de nombreux acteurs pour permettre le maintien d’un milieu de vie sain. La famille, la société mais aussi l’Etat ont un rôle à jouer. Inversement, ces mêmes acteurs peuvent ravager le milieu humain et mettre en place de terribles structures de péché. L’écologie humaine est un moyen pour nous donner des points de repère en faveur d’un milieu humain préservé. De même que l’écologie environnementale permet de sauver des espaces naturels, l’écologie humaine doit nous permettre de sauver nos milieux de vie.

L’écologie humaine est aussi évoquée par Benoît XVI qui nous donne lui aussi des pistes concrètes. Dans Caritas in veritate, il insiste sur la cohérence entre protection de l’environnement et défense de la vie humaine, respect des écosystèmes et protection de l’homme contre une technique pouvant le dénaturer. C’est tout l’enjeu de la bioéthique face au progrès technique, mais aussi face aux nouvelles idéologies promettant à l’homme de devenir un surhomme par le biais de prouesses biotechnologiques. Transhumanisme, cyborg, ces courants de pensées sont très à la mode aux Etats-Unis et déjà en France nous avons des associations transhumanistes. Benoît XVI le dit :

“Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale.” Caritas in veritate §51

Benoit XVI a évoqué plusieurs fois l’écologie dans ses discours. L’un des plus célèbres est celui qu’il a prononcé en 2011 au Bundestag. Benoît XVI a réalisé un plaidoyer en faveur de la notion de loi naturelle comme base du droit des peuples sous la forme du droit naturel dont il regrette que “L’idée du droit naturel est considérée aujourd’hui comme une doctrine catholique plutôt singulière, sur laquelle il ne vaudrait pas la peine de discuter en dehors du milieu catholique, de sorte qu’on a presque honte d’en mentionner même seulement le terme.” Le pape déplore en effet que le positivisme ait supplanté les écoles jusnaturalistes. Autrement dit : “Une conception positiviste de la nature, qui entend la nature de façon purement fonctionnelle, comme les sciences naturelles l’expliquent, ne peut créer aucun pont vers l’ethos et le droit, mais susciter de nouveau seulement des réponses fonctionnelles.” Donc la notion de nature est extirpée du droit, et est remplacée par la seule volonté de l’homme…

Mais Benoît XVI nous indique un chemin original permettant un retour de la notion de nature dans le droit : l’écologie. Et il n’a pas hésité à s‘adresser aux députés Verts assis devant lui, au Bundestag, en faisant quasiment un éloge de leur rôle pionnier de défenseur de la nature dès les années 1970… Il a dit :

“Comment la nature peut-elle apparaître de nouveau dans sa vraie profondeur, dans ses exigences et avec ses indications ? Je rappelle un processus de la récente histoire politique (…). Je dirais que l’apparition du mouvement écologique dans la politique allemande à partir des années soixante-dix, bien que n’ayant peut-être pas ouvert tout grand les fenêtres, a toutefois été et demeure un cri qui aspire à l’air frais, un cri qui ne peut pas être ignoré ni être mis de côté, parce qu’on y entrevoit trop d’irrationalité. Des personnes jeunes s’étaient rendu compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans nos relations à la nature ; que la matière n’est pas seulement un matériel pour notre faire, mais que la terre elle-même porte en elle sa propre dignité et que nous devons suivre ses indications. Il est clair que je ne fais pas ici de la propagande pour un parti politique déterminé – rien ne m’est plus étranger que cela. Quand, dans notre relation avec la réalité, il y a quelque chose qui ne va pas, alors nous devons tous réfléchir sérieusement sur l’ensemble et nous sommes tous renvoyés à la question des fondements de notre culture elle-même. Qu’il me soit permis de m’arrêter encore un moment sur ce point. L’importance de l’écologie est désormais indiscutée. Nous devons écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. Je voudrais cependant aborder encore avec force un point qui aujourd’hui comme hier est largement négligé : il existe aussi une écologie de l’homme. L’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté. L’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature, et sa volonté est juste quand il écoute la nature, la respecte et quand il s’accepte lui-même pour ce qu’il est, et qu’il accepte qu’il ne s’est pas créé de soi. C’est justement ainsi et seulement ainsi que se réalise la véritable liberté humaine.”

Ainsi, après la quasi disparition de la notion de droit naturel dans les systèmes juridiques européens, la nature a fait son grand retour… par le mouvement écologiste. Benoît XVI invite les législateurs à prendre en compte la notion de nature de l’homme en suivant la méthode écologique. Il s’agit d’un exemple concret d’écologie humaine appliquée au droit.

Ainsi, les papes ont balisé le chemin de l’écologie humaine. Mais nous ne sommes qu’au début de la route et la réflexion continue. Le pape François a déjà évoqué le sujet et il y reviendra certainement.

Après cette définition, et ces points concrets, de l’écologie humaine, il nous reste encore une question à approfondir : celle de l’unité entre écologie humaine et environnementale.

A suivre…

Charles Vaugirard

2 réponses à “Qu’est-ce que l’écologie humaine ? #2”

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