Dans le monde sans en être

Que fêtent les chrétiens à Noël ?

Noël

NoëlLes fêtes de fin d’année se préparent. Première à ouvrir le bal, celle de Noël est plus axée sur la famille que le réveillon de la Saint Sylvestre. Plus religieuse aussi. Pourquoi, en ces temps de sécularisation accélérée, de baisse de la pratique cultuelle, la plus grande partie de la population reste-t-elle néanmoins attachée à la Nativité? Nostalgie de l’enfance? Désir d’en revenir aux traditions d’antan? Attendrissement momentané devant le divin enfant, même si on n’y croit plus beaucoup? Occasion de renouer avec la famille des liens que la mobilité professionnelle, l’indifférence ou des fâcheries non-dites ont distendus?   

Et les chrétiens dans tout ça, au milieu de toutes ces réjouissances? Sont-ils différents des autres? Après tout, c’est d’abord leur fête. L’objet de leur célébration est-il si différent des thèmes généralement liés à Noël: l’enfance, la paix, la réconciliation, la douceur? Bien sûr, les chrétiens partagent avec les autres ces dimensions essentielles de l’existence. Cependant, il y a un petit, ou plutôt un grand, « plus » chez eux dans les célébrations religieuses de la Nativité, « plus » qui décide de leur différence d’approche de la fête. Quel est-il ?

Dépasser le petit Jésus en sucre

Claude Lévi-Strauss nous a appris que les sociétés se structurent autour de différences: « le cru et le cuit », le « propre et le sale ». Les sociétés antiques distribuaient l’ espace entre le « sacré » et le « profane ». Pour Noël, j’ai envie de dire qu’il existe le « liquide » et le « solide ». Côté liquide, nous retrouvons tout ce qui tourne autour de l’enfance, de l’affectif, de la féerie: les crèches, les santons, les cadeaux, les contes (de Noël). Le côté « solide » apparaît moins facilement au regard. Sans doute faut-il être croyant pour bien le discerner (ce n’est pas nécessaire toutefois). En quoi consiste-t-il?

Au milieu de ces réjouissances, de l’émerveillement universel, quelque chose d’inouï arrive à l’humanité la nuit de Noël, quelque chose qui tranche un peu avec l’aspect un peu lisse, un peu Disneyland d’une certaine célébration de l’enfance: Dieu vient se salir les mains dans notre monde! Les plonger dans le cambouis des affaires humaines! Se commettre avec nous! Et pas qu’en apparence! Pas pour faire semblant,  ou comme dans une image d’Epinal, ou bien encore comme un petit Jésus en sucre sagement allongé entre l’âne et le boeuf! Non, il vient en chair et en os! C’est cela, le côté « solide » de Noël pour les chrétiens.

A la Nativité les croyants célèbrent l’entrée de l’Eternel dans le temps, de l’Immortel dans la mortalité, de l’infini dans la finitude. Une affaire grave, sans chiqué. Toutefois l’heure est à la liesse, puisque cette plongée  de Dieu dans l’histoire se fait à notre bénéfice. La joie des chrétiens ne le cède en rien à celle de leurs semblables. En effet si elle si prégnante chez eux, c’est qu’elle n’est pas à la merci de la fugacité du côté «liquide » de Noël. Dieu est venu chez nous pour toujours: il ne nous quittera plus. Toujours le côté « solide » de l’affaire du récit de la naissance de l’enfant à Bethléem.

Plus rien n’est impur

A Noël les chrétiens célèbrent aussi la grandeur du monde et de l’histoire: Dieu s’y est immergé! Le temps n’est plus seulement une mesure de l’existence, ou bien un voile de Maïa, une illusion évanescente: il est une réalité positive appelée à un achèvement glorieux parce que Dieu en a assumé la loi. J’évoquais plus haut ces couples d’opposition qui structurent les sociétés. Il en est une que la Nativité fait voler en éclat: celle du sacré et du profane. En effet, plus rien n’est profane en notre monde depuis que Dieu s’est commis avec toutes les réalités d’ici-bas.

Le christianisme abolit en partie la catégorie de « sacré », en ce qu’elle implique une séparation d’avec les hommes. J’en veux pour preuve que le vaste mouvement de « sécularisation », dont toutes les implications ne sont pas forcément positives, a commencé dans les pays de culture chrétienne. Pourquoi? En venant habiter chez nous, Dieu a brisé les frontières entre sacré et profane, séculier et religieux, espace réservé à Dieu et espace réservé aux hommes. Ces deux espaces coïncident désormais. Attendre patiemment à la file d’attente de la caisse du supermarché, sans m’énerver, en souriant à la caissière, en étant indulgent pour son état de fatigue: c’est déjà un acte de culte, par lequel j’honore l’humanité que Dieu a glorifiée en se faisant l’un de nous (même si je continue à n’adorer que Dieu seul, je précise). En ne naissant pas dans un temple, mais dans une grotte, Jésus nous apprend que Dieu ne réserve plus sa présence à certains espaces particuliers.

Même chose avec la différence du pur et de l’impur, fondamentale pour beaucoup de civilisations. Si elle a permis à l’hominisation de progresser, cette opposition, déclinée à toutes les sauces, a fini par gâcher l’existence d’un nombre conséquent de personnes dans l’histoire. Cette différence, Noël vient la relativiser, sinon la pulvériser elle aussi. En effet les premiers à venir rendre hommage à l’enfant de la crèche sont des bergers que leur profession, qui les mettait au contact permanent des animaux, rendait « impurs »!

On le voit, le Noël des chrétiens possède une profondeur qui en fait autre chose qu’un conte attendrissant pour le solstice d’hiver. Rien de moins « gnangan », de moins mièvre. Le côté « solide » de l’histoire ne les empêchera pas toutefois de faire la fête avec tout le monde. Mais pas question non plus pour eux de se réveiller le lendemain avec la gueule de bois du «c’était trop beau pour être vrai! ». Noël est une affaire qui continue!

Jean-Michel Castaing

Dernier livre paru: 48 Objections à la foi chrétienne et 48 réponses qui les réfutent, éditions Salvator

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS