Dans le monde sans en être

L’anté-premier devoir

Rue de l’Ancienne Comédie, huit heures, un vieil homme allongé au milieu du trottoir, l’air chaud d’une bouche d’aération du métro 4 sauve ses membres du froid dévorant.

Rue de la Folie-Méricourt, neuf heures, cent personnes entrent pour le premier service des Missionnaires de la Charité, une salade, une soupe chaude et un café leurs sont servis.

Chatelet, treize heure, une jeune femme attend l’ouverture de l’accueil de jour d’Emmaüs.

Metro Max Dormoy, quinze heures, un groupe de personnes sans-abris vident des bouteilles.

Place Saint-Michel, vingt-deux heures, une femme, son mari et leurs deux tout jeunes enfants sont allongés sur un matelas qui commence déjà à prendre l’eau ; les petits, emmitouflés dans leurs doudounes, dorment presque, les parents, sous un duvet, regardent les touristes passer.

Cette nuit encore il fera froid.

En 1901, Péguy déclarait avoir trouvé le sentiment le plus propre à l’humanité : « un vieux sentiment (…) à la fois profondément conservateur et profondément révolutionnaire ; c’est un sentiment simple ; c’est un des principaux parmi les sentiments qui ont fait l’humanité, qui l’ont maintenue, qui sans doute l’affranchiront ; c’est un grand sentiment, de grande fonction, de grande histoire, et de grand avenir ; c’est un grand et noble sentiment, vieux comme le monde, qui a fait le monde. »

Ce sentiment est la solidarité, conviction sensible que nous sommes radicalement attachés les uns aux autres, qu’aucun bonheur n’est possible s’il n’est universel. Ce sentiment fondamental fonde ce qu’il appelle notre « anté-premier devoir » : arracher tout homme à la misère.

« Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermé au nez ferme une cité d’injustice et de haine »

Cet anté-premier devoir est sans commune mesure avec le « devoir de répartir également les biens » « le premier est un devoir d’urgence ; le second est un devoir de convenance ».

 « À coté de ce grand sentiment, le sentiment de l’égalité paraîtra petit ; moins simple aussi ; quand tout homme est pourvu du nécessaire, du vrai nécessaire, du pain et du livre, que nous importe la répartition du luxe ».

Pour Péguy c’est clair, l’écart, si grand puisse-t-il être, entre le riche et le pauvre, est infime à côté de l’écart qu’il y a entre le pauvre et le misérable : « Il m’est égal de savoir si, hors de la misère, les hommes ont des morceaux plus ou moins grands de fortune. »

Il y a une urgence morale, un anté-premier devoir auquel personne, à moins de se durcir le cœur à l’extrême, ne peut échapper. « La préoccupation de la misère ne va jamais sans une amertume, une inquiétude. »

Il s’agit d’arracher notre cuirasse, de scalper la peau de rhinocéros, la chair durcie et insensible. Que la chair soit chair, qu’elle soit le lieu de la solidarité, de l’inquiétude universelle, qu’elle soit blessée plutôt que croûtée. Il y a un ordre de priorité à retrouver dans nos combats. Non, il ne s’agit pas d’une priorité, c’est une anté-priorité. Non, il ne s’agit pas de retrouver un ordre, il s’agit de sentir, d’être homme. – « Il suffit qu’un seul homme soit tenu sciemment, ou ce qui revient au même, sciemment laissé dans la misère pour que le pacte civique tout entier soit nul » – tant qu’il y aura un homme perdu dans la misère, tant qu’il y aura un homme hors de la cité, il n’y aura pas de cité, pas de politique. La politique commence une fois cette tâche anté-primordiale accomplie. Tant que ne nous serons pas hommes, tant que nous serons des zombies sans chair, il n’y aura pas de politique. La politique commence quand je sens en ma chair la chair de tous les hommes.

Parlant d’une famille Rom dormant à la rue dans mon quartier à un camarade de fac, ce dernier me répondait « il faut leur botter le cul, il n’y a pas d’autre solution ». Tant que l’on commencera par leur botter le cul, tant que leur souffrance glissera sur nous comme l’eau sur une peau trop bien pommadée, il n’y aura pas de solution. La politique commence une fois qu’on les a fait hommes et non plus miséreux. La politique n’existe pas tant qu’il n’y a pas la solidarité, cette chair commune où tous sont inséparables.

 Après seulement – seulement après – pourra se poser la question de l’égalité. « Les hommes qui ont introduit dans la politique les préoccupations d’égalité n’étaient pas, n’avaient pas été des misérables ; c’étaient des petits bourgeois ou des pauvres, des notaires, des avocats, des procureurs, des hommes qui n’avaient pas reçu l’investiture indélébile de la misère. »

“L’ignorance de la pauvreté paraît plus abrutissante que l’ignorance même de Dieu.”
Léon Bloy, Le sang du pauvre

Benoît 

Les citations de Charles Péguy sont tirées de De Jean Coste, 1901

9 réponses à “L’anté-premier devoir”

  1. Le Mée Louis

    Merci Benoit pour ce formidable billet! Effectivement, comment rester indifférent par rapport au scandale de la misère. La misère est une atteinte au droit fondamentaux de l’homme.

  2. Basta

    Benoît, tu as été parfait là. Je n’ai rien à ajouter. Merci pour ce ton juste, profondément ancré dans l’amour.

  3. Manuel Atréide

    Oui, tant de gens sont à la rue. Quelquefois, le combat des uns signifie la porte pour d’autres. J’aimerais tant que vous entendiez aussi ce témoignage :

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/02/15/tim-19-ans-homosexuel-jete-a-la-rue-par-ses-parents_1832590_3224.html

    L’association Le Refuge se bat depuis des années contre une forme d’exclusion qui frappe au sein de familles par ailleurs “bien sous tous rapports”.

    Votre combat est juste, il le sera encore plus le jour où vous accepterez cette facette de la réalité plutôt que de combattre celles et ceux qui ont besoin des mêmes droits que tous pour ne pas avoir à subir cette misère absolue : être mis à la rue par les siens pour ce qu’ils sont.

    Cordialement, M.

  4. Benoit

    Cher Manuel, merci pour votre commentaire.
    Le témoignage sur le site du Monde est très triste, et j’ai honte que cela se produise aussi dans des familles catholiques.
    En ce qui concerne les rédacteurs de ce blog, notre engagement contre la loi Taubira n’a jamais été un engagement contre les personnes homosexuelles. Le sujet est douloureux. nous le savons. nous avons essayé de faire au mieux en obéissance à notre conscience.
    et nous savons que notre anté-premier devoir, avant celui de manifester contre une loi, c’est bien de considérer chaque personne comme un frère. L’accueil des personnes homo en difficulté (comme le propose Le Refuge ou d’autres associations) est donc pour nous aussi une priorité.

    cordialement, veuillez croire en notre sincérité.

    Benoit

  5. Manuel Atréide

    Cher Benoît,

    l’objectif n’est pas de vous faire ressentir de la honte. Vous n’êtes pas comptable de ce qui se passe dans la famille d’à coté.

    Il n’est pas plus de vous faire regretter votre engagement contre la réforme du mariage. Nous sommes en démocratie et l’expression d’une opinion n’est son seulement pas un crime mais est en réalité la première des libertés.

    En revanche, l’objectif de mon précédent commentaire était et reste de vous faire toucher du doigt qu’il existe, chez les gens dont vous désapprouvez le mode de vie, des situations d’exclusion terribles et que ces gens là aussi ont besoin de votre engagement. Il ne passe certainement pas par un reniement de vos convictions, il passe cependant par leur mise en perspective et peut être, par la prise de conscience que le “non” pur et simple qui a sous-tendu le discours des opposants à la loi Taubira n’est pas une réponse satisfaisante.

    Il passe peut être aussi par le fait d’aller dire, au sein de vos paroisses, que rien, pas même l’homosexualité, n’est un motif suffisant pour jeter quelqu’un dehors. Il passe enfin peut être aussi par le fait de commencer à écouter celles et ceux de vos frères et soeurs en religion qui soutenaient et soutiennent encore cette réforme. Elles et eux aussi ont fait l’objet d’une forme insidieuse de rejet : celui de n’être ni écouté, ni pris en compte dans la “parole de l’église” sur ce sujet sociétal.

    Je crois en votre sincérité, je crois encore plus en la nécessité d’entendre ce que vous dites. Le dialogue est nécessaire. Et il doit fonctionner dans les deux sens.

    Cordialement, bien évidemment.

    Manuel

  6. Benoit

    Manuel, merci pour votre commentaire,
    j’approuve à 100% votre propos, merci.

    je suis heureux de voir qu’au delà du “clash” permanent sur internet (et dans la vie) entre Anti et Pro MariagePourTous un dialogue est possible. merci.

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