Dans le monde sans en être

Du célibat des prêtres comme renoncement au pouvoir temporel • #3 Célibat sacerdotal

Série sur le célibat sacerdotal. 

suite de :
– Le magistère médiatique et son dogme du mariage des prêtres • #0 Célibat sacerdotal

– Dans l’Ancien Testament tout le monde se marie … ou presque • #1 Célibat sacerdotal

–  Dans le Nouveau Testament “Qui peut comprendre qu’il comprenne !” • #2 Célibat sacerdotal

(attention, les idées les plus révolutionnaires sont peut-être dans les notes) 

Célibat et presbytérat se croisent

Dans l’article précédent, nous rappelions que le Nouveau Testament témoigne du fait qu’il y avait dans l’Église des premiers siècles à la fois des prêtres mariés et des prêtres célibataires 1des apôtres, des presbytres et des épiscopes pour utiliser le vocabulaire d’alors, mais que, toujours selon le Nouveau Testament, le célibat “pour le Royaume” avait déjà une importance tout à fait particulière.

Célibat consacré et presbytérat 2mot technique pour désigner la mission de prêtres étaient au départ d’abord deux catégories indépendantes, qui parfois se croisaient :  il y avait des célibataires consacrés non-prêtres (l’ordre des vierges, l’ordre des veuves, des hommes consacrés dans le célibat, …) ; des célibataires consacrés prêtres (exemple : saint Paul) et des prêtres non-célibataires, c’est-à-dire marié (cf. 1 Tm).

Bref, tous les cas existaient.

Le célibat monastique

Saint Athanase d’Alexandrie raconte dans sa vie de saint Antoine que, lorsqu’au IVe siècle les persécutions cessèrent, la voie du martyre comme chemin de “perfection” chrétienne n’étant plus possible, de nombreux hommes – dont Antoine – partirent vivre dans les grottes du désert d’Égypte pour chercher à y vivre la perfection évangélique. Avant cela, il y avait des consacrés vivant au sein des communautés chrétiennes – dans le monde – ;  à partir du IVe siècle, apparaissent des moines – anachorètes (c’est-à-dire ermites) ou cénobites (c’est-à-dire vivant en communauté) –vivant à l’écart du monde.

Cette époque fut incontestablement l’occasion d’un approfondissement de la grâce du célibat. Alors que les chrétiens pouvaient enfin vivre sans crainte de la persécution dans le monde civil, les moines, partant au désert, rappelaient l’impossibilité pour les chrétiens de s’installer dans la tranquillité. Que le christianisme devienne la religion de l’empire ne faisait pas pour autant de l’Empire un “paradis terrestre”. Le moine révélait par sa vie cachée que le seul lieu où le chrétien peut s’installer tranquillement, c’est le ciel ! Les moines indiquaient (et indiquent toujours) par leur célibat et leur vie à l’écart du monde que notre seule cité définitive est la Jérusalem céleste, là où Christ est tout en tous.

Partant au désert, ces moines avaient besoin de prêtres pour leur célébrer les sacrements. Il y eut donc des moines ordonnés prêtres. Dans les Apophtegmes des Pères du Désert 3Recueil de petites historiettes de la vie des Pères du Désert., on voit souvent les ermites quitter leur grotte le dimanche pour aller participer à l’Eucharistie avec leurs frères.

Deux clergés

un prêtre orthodoxe marié et sa famille.

un prêtre orthodoxe marié et sa famille.

Ainsi, très tôt dans l’Église, il y eu deux clergés différents : l’un marié demeurant dans les Églises locales, l’autre célibataire demeurant dans les déserts et les monastères. C’est ce modèle qui existe encore dans les Églises d’Orients 4autant chez les catholiques orientaux que chez les orthodoxes. Dans ce modèle à deux clergés, il ne faut cependant pas croire qu’il y ait stricte séparation : les mariés s’occupant des fidèles vivant dans le monde et les moines ne s’occupant que des moines et moniales. Non, la mission du clergé monastique rayonne bien au delà de leurs monastères. Ils sont pour les laïcs des “pères” à qui l’on vient demander conseil 5des staretz comme disent les Russes. Chez les chrétiens d’Orient ce rapport entre les laïcs et les moines est toujours très fort. Pour les Coptes, par exemple, les monastères sont des lieux extrêmement important où tous vont comme à une source.

Pour préciser un peu la situation, il faut dire que, dans les Églises Orientales, certains prêtres-moines (donc célibataires) sont détachés de leur monastère et envoyés au service des paroisses et que seuls les prêtres célibataires peuvent être ordonnés évêques.

La “convenance” du célibat

En Occident, il y eut aussi deux clergés – l’un monastique, l’autre marié – mais peu à peu le célibat a été retenu comme la norme pour tous. La théologie parle d’une “convenance” éminente du célibat pour le ministère sacerdotal, elle ne dit donc pas qu’il n’est pas possible d’être prêtre et marié, elle dit que le célibat convient éminemment au sacerdoce.

Je ne ferai pas un cours d’histoire sur le pourquoi et le comment de l’apparition de cette règle – je ne suis pas assez érudit – mais il me semble que ce choix est particulièrement opportun aujourd’hui. En faisant du célibat la règle, l’Église latine demande d’une certaine manière à tous ses prêtres de vivre en moines (moine du grec monos qui veut dire “un”, “seul”) 6je vois d’ici certains lecteurs prêtres se crisper 😉 .

En Orient, le clergé marié a souvent plus valeur de “chef de communauté” – un peu comme un chef de village –, alors que le clergé monastique a plus valeur de référence spirituelle.

Le célibat des prêtres peut donc être lu comme un certain renoncement au rôle “social” de “chef temporel” (gestionnaire de paroisse) au profit d’une mise en valeur du rôle spirituel de pasteur. Le célibat, et la continence qui va avec, est d’ailleurs souvent considéré par le monde comme un échec social, un signe de non-réussite temporelle.

La gestion temporelle de la communauté peut être confié à d’autres fidèles, qualifiés et s’y sentant appelés. L’administration des sacrements, elle, ne peut être confiée à personne d’autre qu’aux prêtres 7Évidement il y a des exceptions : le baptême peut être administré par n’importe quel baptisé lorsqu’il y a danger de mort, le mariage et le baptême peuvent être célébrés par des diacres.. Il ne s’agit pas de faire des prêtres des distributeurs de sacrements – d’ailleurs, ils se sentent probablement bien plus “distributeurs” lorsqu’ils ont à célébrer l’admirable Sacrifice du Christ en 20 min, entre une réunion du conseil économique et la réception de la nouvelle photocopieuse de la paroisse que lorsqu’ils peuvent y consacré le temps nécessaire. Ne serait-ce pas en recentrant leur vie sur le mystère Eucharistique – auxquels ils sont consacrés, ordonnés – que les prêtres pourraient retrouver leur identité sacerdotale et le sens de leur célibat ?

Évidement dans la pratique… le célibat des prêtres provoque parfois (souvent) des réflexes de vieux-garçons et ne les empêche pas de s’agripper au pouvoir temporel…

Peut-être, comme pour les moines, faut-il favoriser la vie communautaire pour les prêtres afin de remédier à ces penchants 8beaucoup – pas tous – de jeunes prêtres et de séminaristes le demandent ; peu d’évêques sont prêts à l’entendre. Certains – comme le père Daniel Ange et Jean Vannier – évoquent la possibilité d’une vie communautaire avec d’autres états de vie pour former le noyau de la paroisse : un prêtre, un couple de retraité, quelques étudiants, une personne handicapé, ….

Il me semble cependant que dans une société où l’Église doit accepter de renoncer à son pouvoir temporel que, de fait, elle n’a déjà plus 9Je ne dis pas qu’il faut vivre cachés. Je dis qu’il faut ouvrir les yeux, voir que la France n’est plus chrétienne et accepter de vivre en minorité, c’est-à-dire de passer d’un modèle pastoral où l’on considère que tout le monde connaît déjà l’Évangile, à un modèle de première annonce (annonce kérygmatique). Bref, vivre comme ont vécu au XIXe les missionnaires Français envoyés en Afrique ou en Asie ; vivre comme ont vécu les Apôtres et leurs successeurs lors de la première évangélisation de l’Europe.elle gagne a avoir un rôle vraiment spirituel – “pour le Royaume”. Le célibat consacré, vécu “pour le Royaume“, me semble être une chance sur ce chemin ; il nous garde – en partie – d’un clergé “chef de village” 10Le fait qu’en Europe, notre Église quadrille de moins en moins le territoire géographique, que les chrétiens soient de plus en plus éparpillés rend impossible un christianisme de village et fait sentir le besoin des lieux sources où les chrétiens puissent venir puiser, c’est sûrement l’un des éléments du succès des communautés nouvelles. Les diocèses ne pourraient-ils pas s’y mettre aussi ? Peut-être est-il venu le temps de remettre en cause la “paroisse-géographique” comme modèle pastoral dominant.  La règle du célibat donne à nos prêtres – même séculiers, diocésains – une carrure de moine. La preuve, alors que les chrétiens d’Orient vont demander conseils aux moines ; les chrétiens latins s’adressent, eux, à leurs curés. Le prêtre célibataire est une sorte de moine dans la ville 11Tiens, d’ailleurs en France on appelle les prêtres diocésains “Abbé”, terme à l’origine monastique, remontant aux Pères du Désert que l’on appelait Abba. 12Certains jeunes prêtres portent d’ailleurs la soutane comme un écho de l’habit monastique. La soutane pourrait donc être lue, non comme un retour à une conception ultra-hiérarchique de l’Église où le prêtre marque, par son habit, son pouvoir sur ses ouailles, mais comme un retour à la dimension monastique de toute consécration. Le comprendre permettrait surement de décrisper la question de l’habit clérical… (l’habit des moines, en effet, à l’inverse de celui des prêtres, est très peu objet de polémiques).

L’ordination uniquement d’hommes célibataires n’est donc qu’une règle pastorale, elle pourrait légitimement être changée par l’Église. Cependant la convenance du célibat au ministère sacerdotal est clairement affirmée – et ce, même par les Églises orientales qui ordonnent des hommes mariés 13c’est ce qui fait que les Évêques, même en Orient, sont toujours issus du clergé célibataire. Le célibat manifeste que la vie du prêtre est “pour le Royaume“, qu’il représente l’Époux – le Christ – de l’Église – l’Épouse. Ainsi, la règle du célibat des prêtres me parait particulièrement opportune dans la société actuelle.

PS : Évidement, c’est un jugement sur l’opportunité d’une règle que je pose ici, d’autres évaluations sont possibles. Mon jugement ne disqualifie en rien les prêtres mariés (chrétiens orientaux ou anglicans revenus à la communion avec Rome). Ce jugement est à restituer dans un temps et dans une espace, il est posé à partir de la situation actuelle de l’Église en France.

À suivre samedi prochain :

#4 L’Ordination Pour Tous, une forme cachée du cléricalisme

Benoit

Notes :   [ + ]

1. des apôtres, des presbytres et des épiscopes pour utiliser le vocabulaire d’alors
2. mot technique pour désigner la mission de prêtres
3. Recueil de petites historiettes de la vie des Pères du Désert.
4. autant chez les catholiques orientaux que chez les orthodoxes
5. des staretz comme disent les Russes
6. je vois d’ici certains lecteurs prêtres se crisper 😉
7. Évidement il y a des exceptions : le baptême peut être administré par n’importe quel baptisé lorsqu’il y a danger de mort, le mariage et le baptême peuvent être célébrés par des diacres.
8. beaucoup – pas tous – de jeunes prêtres et de séminaristes le demandent ; peu d’évêques sont prêts à l’entendre. Certains – comme le père Daniel Ange et Jean Vannier – évoquent la possibilité d’une vie communautaire avec d’autres états de vie pour former le noyau de la paroisse : un prêtre, un couple de retraité, quelques étudiants, une personne handicapé, …
9. Je ne dis pas qu’il faut vivre cachés. Je dis qu’il faut ouvrir les yeux, voir que la France n’est plus chrétienne et accepter de vivre en minorité, c’est-à-dire de passer d’un modèle pastoral où l’on considère que tout le monde connaît déjà l’Évangile, à un modèle de première annonce (annonce kérygmatique). Bref, vivre comme ont vécu au XIXe les missionnaires Français envoyés en Afrique ou en Asie ; vivre comme ont vécu les Apôtres et leurs successeurs lors de la première évangélisation de l’Europe.
10. Le fait qu’en Europe, notre Église quadrille de moins en moins le territoire géographique, que les chrétiens soient de plus en plus éparpillés rend impossible un christianisme de village et fait sentir le besoin des lieux sources où les chrétiens puissent venir puiser, c’est sûrement l’un des éléments du succès des communautés nouvelles. Les diocèses ne pourraient-ils pas s’y mettre aussi ? Peut-être est-il venu le temps de remettre en cause la “paroisse-géographique” comme modèle pastoral dominant.
11. Tiens, d’ailleurs en France on appelle les prêtres diocésains “Abbé”, terme à l’origine monastique, remontant aux Pères du Désert que l’on appelait Abba.
12. Certains jeunes prêtres portent d’ailleurs la soutane comme un écho de l’habit monastique. La soutane pourrait donc être lue, non comme un retour à une conception ultra-hiérarchique de l’Église où le prêtre marque, par son habit, son pouvoir sur ses ouailles, mais comme un retour à la dimension monastique de toute consécration. Le comprendre permettrait surement de décrisper la question de l’habit clérical… (l’habit des moines, en effet, à l’inverse de celui des prêtres, est très peu objet de polémiques).
13. c’est ce qui fait que les Évêques, même en Orient, sont toujours issus du clergé célibataire

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS