Dans le monde sans en être

3 jeunes cathos, 6 300 000 caractères à corriger. La Bible ! (interview)

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BibleTeam(c)Pauline Trémolet (28 ans), responsable éditoriale pour la Bible chez Mame, Camille Icole (26 ans), éditrice, et Clara Vallois, assistante d’édition, ont travaillé pendant dix-huit mois sur la nouvelle Bible officielle pour la Liturgie. Elles répondent aux questions des Cahiers libres.

Cahiers libres : Pourquoi une nouvelle traduction de la Bible ?

Pauline : Cette nouvelle traduction est un grand événement pour les catholiques : c’est la première Bible officielle liturgique complète. Jusqu’à maintenant, il n’était pas possible de lire la Bible dans le même texte que celui que l’on entend à la messe. La raison est simple : au lendemain du Concile Vatican II, lorsqu’on a généralisé l’usage des langues vernaculaires dans les célébrations, les évêques ont fait traduire en priorité les textes des Lectionnaires (dont se servent les lecteurs à la messe). Ça représente quasiment l’intégralité du Nouveau Testament. En revanche, on n’avait traduit que 20 % de l’Ancien Testament (les seuls passages utilisés dans la liturgie). Ce qui signifie que si tu entendais un passage du livre de la Sagesse ou du livre de Ben Sirach le Sage à la messe et que tu voulais méditer avec ou lire le livre dans son intégralité une fois rentré chez toi, tu étais obligé de le lire dans une autre traduction que celle entendue à la messe.

Il fallait donc « combler les trous » ?

Pauline : Oui, la première volonté des évêques francophones (qui était aussi une demande “romaine”) était en effet de traduire ce qu’il manquait. Le travail, qui a commencé il y a 17 ans, s’est vite révélé compliqué, à cause de l’évolution de la langue notamment. Aussi, pour avoir une traduction cohérente et unifiée, 70 spécialistes, pendant 17 ans, ont retraduit l’intégralité de la Bible à partir des textes sources. À leur travail s’est ajouté la relecture de tous les évêques francophones, leurs remarques et les aller-retour avec Rome. Autant te dire qu’avec nos dix-huit mois de labeur, on fait un peu figure « d’ouvriers de la dernière heure »…

Quel travail avez-vous réalisé en tant qu’éditrices ?

Pauline : Nous (les éditrices de Mame) avons reçu le manuscrit (6 300 000 signes, espaces compris) et avons eu à réaliser les différents livres qui sont parus le 22 novembre. Ce qui signifie : relecture intégrale du manuscrit, vérification des notes de bas de page, préparation de la copie pour le maquettiste, choix des matières, du papier, de la reliure, des signets, relecture des épreuves, envoi en corrections… Je “pilotais” l’équipe, tenais le planning et répartissais le travail. Camille, Clara et deux autres éditrice et assistante d’édition stagiaire travaillaient sur le texte, sans compter le service de fabrication, l’équipe graphique, etc.

Camille : La spécificité de la nouvelle traduction c’est qu’elle est très audible, elle est faite pour être proclamée et donc entendue. Notre travail n’a, au premier abord, rien à voir avec cette spécificité,  puisque ça a été surtout de la relecture silencieuse. Mais il est indispensable pour que la Bible puisse être lue ! J’ai travaillé sur la maquette avec une graphiste pour la rendre lisible, et aussi à une harmonisation de tas de petites choses auxquelles on ne fait pas forcément attention quand on la lit, mais qui rendent l’ensemble cohérent. Par exemple : que les noms soient toujours orthographiés pareil dans tous les livres, comme « Abyia », qu’on trouvait aussi « Abia », les « porte des Chevaux » ou « Porte des Chevaux » ou « porte des Cheveaux »…

Clara (la Suisse de l’équipe) : Ou encore quand il fallait se décider entre  « soixante-dix » ou « septante » et qu’on a fini par trancher pour « 70 ».

Vous faites partie d’un groupe qui édite des Missels, des livres de théologie et des parcours de catéchèse, mais aussi des livres de jeunesse et des bandes dessinées. Travaille-t-on à l’édition d’une bible comme à celle de n’importe quel livre ?

Pauline : Oui et non. D’un point de vue strictement technique, c’est le même travail que sur n’importe quel livre (choix d’un objet, d’une pagination, préparation de copie, mise en page, relecture, contrôle, envoi en impression…). Mais multiplié par 73, puisqu’il y a 73 livres dans la Bible ! C’est comme éditer une bibliothèque ou une collection intégrale d’un coup. Ensuite, c’est un texte qu’on ne traite pas n’importe comment. C’est LE livre par excellence ! Il est donc tout particulièrement soigné et la mise en page a été très travaillée pour mettre en valeur le texte biblique. Pour soigner la lisibilité, aussi. Les relectures ont été multiples. On y a apporté beaucoup d’attention, avec beaucoup plus d’étapes de validation, beaucoup de dialogues avec les évêques et beaucoup de joie. C’est aussi une autre manière de travailler parce que nous sommes des éditeurs souvent à l’origine de nos livres. Pour cette Bible, nous étions au service de l’Église, ce qui est la vraie vocation de l’éditeur (être au service d’un texte). Et qui plus est religieux (au service de l’Église).

Camille : Nous avons le souci du détail : une vision de haut et d’ensemble qui est la spécificité du travail éditorial. Après, 73 livres d’un seul coup, ça demande d’avoir 73 cerveaux qu’on connecte et qui travaillent en même temps !

Peut-on faire une overdose de Bible ? Si oui, on s’en remet ?  

Camille : Pas une overdose de Bible mais une overdose de « signes » ! Particulièrement quand tu vérifies que toutes les abréviations « litt. » (« littéralement »), en bas de page, sont bien en italique avec un point… Vers la fin, c’est surtout des espaces que l’on traque, des majuscules que l’on vérifie. Je suppose qu’un éditeur de dictionnaires doit aussi saturer à la fin. Avec une bonne plaquette de chocolat et une bonne bouteille de vin, tu t’en remets. T’as pris 15kg, mais tu t’en remets.

Clara : Quand il faut relire les deux livres des Chroniques et les deux livres des Rois en une journée, alors que tu les as déjà lus trois fois en deux mois, c’est dur. Mais il y a aussi des moments plus sympas, comme les notes du livre de Tobie par exemple, allez voir !

Pauline : Bien sûr, on s’en remet ! Mais c’est un choc. C’est même physique (allez soulever des ramettes de papier imprimées en A3) ! Surtout à la fin, parce que le travail n’est jamais fini. Jusqu’au dernier moment, on n’est pas sûr de sa pagination, on peut trouver un « lévite » sans majuscule… Le mois d’août a parfois été très difficile, mais nous en gardons un bon souvenir. Pour ma part, je crains davantage le « Bible blues » – façon « Baby blues » – que l’overdose, qui est passée. Maintenant, j’en redemande !

Vous êtes toutes les trois de jeunes catholiques. Quelle fut l’impact de ce travail sur votre vie chrétienne ?

Camille. Oulala ! Pendant le travail éditorial nous étions forcées de lire la parole de Dieu tous les jours (et même d’être un peu payées pour). Ça nourrit forcément ta vie chrétienne. Mais à un moment, tu « baignes » tellement dedans que le travail éditorial prend le dessus, et tu ne te rends plus compte que la « porte des Poissons », même mal orthographiée, te nourrit peut-être. C’est maintenant que les gens en parlent que j’y retourne à tête reposée. Pour le lancement de la Bible, Michael Lonsdale a lu le passage du buisson ardent. J’ai été bouleversée par sa voix qui faisait le souffle de Dieu ! C’était bien que ça tombe l’année de la foi.

Pauline : Je crois (je pense et j’espère) qu’on en mesurera les fruits sur le long terme. Nous avons appris beaucoup de choses dans le texte même de la Bible (plus ou moins utiles : les meilleures insultes, les plus beaux prénoms, etc.) et paradoxalement, il a fallu attendre l’impression définitive pour ouvrir le livre imprimé et y découvrir la Parole de Dieu, toute nouvelle.

Un verset que vous retenez de cette nouvelle traduction de la Bible ?

Pauline : Je retiens plutôt ceux qui ont disparu, parce qu’ils pouvaient prêter à confusion quand on les entendait à la messe. Par exemple : « Si je fais le guet et que je séduis la femme », « t’étant ceint, sers-moi »… Et bien sûr, le Notre Père, le Magnificat et les Béatitudes.

Camille : Romains 12,1. De mémoire : « Je vous exhorte (…) à lui présenter votre corps – votre personne toute entière –  en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu ».

Il y aura-t-il une version en ligne de cette traduction de la Bible ?

Pauline : Il y a déjà un e-book, disponible sur l’App Store et l’Androïd Market. La version devrait être en ligne sur le site de l’AELF (Association Épiscopale pour la Liturgie Francophone) pour le 14 décembre.

On attend maintenant l’édition des nouveaux Lectionnaires, de la nouvelle traduction du Missel et de la Liturgie des Heures. Avez-vous une idée du calendrier ?

Pauline : Cette nouvelle traduction ne sera utilisée à la messe qu’une fois que les Lectionnaires auront été réédités avec ce texte. Dans l’idéal, on devrait avoir les premiers pour l’Avent 2014 et la nouvelle année liturgique. Le Notre Père n’entrera en vigueur à la messe dans sa nouvelle traduction que lorsque sera édité le Missel Romain (qui est aussi en cours de révision-retraduction), en 2015 ou 2016.

Propos recueillis par Benoit et Joseph Gynt.

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