Dans le monde sans en être

Mort et dignité : le combat fallacieux de l’ADMD

“En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui, elle est une charge.”  (Chateaubriand)

Depuis mille ans, le 2 novembre est le jour des morts. Depuis six ans, il est aussi la « journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité ». L’ADMD, association éponyme, poursuit sa campagne de communication pro-euthanasie en organisant une centaine de manifestations dans toute la France.

Moi aussi, petit catho amoureux de cette chienne de vie, je revendique un droit à mourir dans la dignité. Tard et sans souffrir, si possible. Et si cette coupe m’est destinée, qu’il me soit donné la force de la boire avec orgueil, jusqu’à la lie. Tout en craignant plus la douleur que la mort, je refuse de faire de mon état physique ou mental l’étalon de ma dignité, ou de mon  indignité à vivre. Question de fierté. De liberté, aussi.

« Comment peut-on se dire libre et maître de son destin si l’on ne peut éviter la déchéance ? », se demande l’écrivain Michel Lee Landa, dans le texte fondateur de l’ADMD. Remarque pertinente, qui fausse pourtant le raisonnement dès le départ. Car après tout, peut-on davantage se dire libre et maître de son destin sans avoir choisi de naître ? Me dire le capitaine de mon âme n’a eu aucune incidence sur ma croissance ni sur le creusement de mes premières rides. Sans encore parler de foi, je peux reconnaitre que ma déchéance, comme mon avènement, relèvent du mystère. Or je ne peux être maître que de la part qu’il m’est donné de maîtriser.

Pas de mystère, que de la chair

Nous devions parler de la fin de vie et des souffrances inhérentes, et nous voilà causant de liberté. La technique est rodée et nous fait oublier le point de crispation véritable, le fondement même de notre opposition à l’euthanasie et le vrai champ du débat : la notion de dignité.

La dignité peut se définir comme le respect naturellement mérité par l’homme. Cette idée que « quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain », pour reprendre le philosophe Paul Ricoeur. C’est, de fait, le fil rouge et la cohérence des combats en faveur des plus faibles, de l’esclave au miséreux, de l’embryon à l’impotent. Une vision « judéo-chrétienne » rejetée par l’ADMD, pour qui la dignité se rattache directement à l’autonomie de la volonté : je suis digne tant que je le veux/peux. Pas de mystère, que de la chair. Pas de sacré, que de la mécanique. Et quand la mécanique flanche, que reste-t-il ? Une carcasse encombrante : « qui peut dire que Vincent Humbert avait une vie digne alors qu’après un accident de la route, il était devenu tétraplégique, aveugle et muet ? », interroge un récent tweet de l’association… Dès lors, une logique subtile et désastreuse s’enclenche. Dans le débat sur l’euthanasie, il n’est désormais plus question de la prise en compte de « l’humiliation, l’avilissement et l’attente passive de la mort », contrairement à ce qui est affirmé 1« Le droit de mourir s’accompagnera d’une modification profonde et bénéfique des mœurs et des valeurs. La perspective scandaleuse d’une fin de vie solitaire, affligée, probablement nécessiteuse qui ne débouche que sur l’humiliation, l’avilissement et l’attente passive de la mort, disparaîtra », Michel Lee Landa, mais du degré de dignité de celui sur qui pèse ce joug.

Il suffit de poursuivre la lecture du texte fondateur de l’ADMD, pour voir combien le ver de la pitié fallacieuse à rongé le fruit de la compassion :

« Je ne me permettrai jamais de devenir geignard, pusillanime et capricieux comme l’oncle Machin qui réclame sa nourriture avec des cris perçants et bave en mangeant. Pas pour moi le destin de grand-mère sourde et aveugle, qui se parle avec des petits bruits effrayés et qui ne quittera son lit que pour sa tombe. Pas moi le radoteur, le gâteux, le grabataire, qui ne contrôle même plus ses sphincters, dégage une puanteur atroce et, dont les fesses ne sont qu’une plaie vive. Une visite à un mouroir est fortement recommandée à tous ceux qui ne veulent pas entrer dans la vieillesse à reculons. Je leur garantis une vision saisissante de notre civilisation, une insulte à leur dignité, une remise en question fondamentale comme l’est la présence de certaines maladies mentales ».

Lourdes, Calcutta et fashion week

Bien sûr, quiconque a traversé un tel endroit peut comprendre le dégoût de l’auteur. Qui, après tout, n’entre pas dans la vieillesse « à reculons » ? Mais celui qui a fait l’effort d’y rester plus de cinq minutes sait aussi qu’il y a moins d’insulte à la dignité dans le pourrissement des corps, que d’occasion de célébrer cette même dignité dans une caresse sur le front de la grand-mère effrayée. Dans chaque cuillérée portée aux lèvres de l’oncle Machin. Dans les soins les plus intimes, accordés aux plus grabataires. Car « la fin de vie reste un temps de la vie et, dans bien des cas, un temps à vivre encore » 2« Euthanasie : la gauche se renie », Koztoujours..

« Ce n’est pas la mort qui indigne, c’est l’absence d’accompagnement », clame le Pr Bernard Debré. Ne serait-il pas de la responsabilité de la profession médicale de contredire un patient affirmant que sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue ? Et de lui répondre alors « vous êtes aimé » ? 3Lire à ce propos l’article de Terre de Compassion relatant la conférence donnée à l’université catholique de New York cet été : « Briser le mythe d’une bonne mort : discussion sur l’euthanasie et la valeur de la souffrance en fin de vie » « Oui, mourir peut être laid, sale et malodorant, poursuit le médecin. Mais c’est aussi aux vivants qu’il appartient d’être dignes en faisant en sorte que la mort ne soit rien de tout cela (…). La dignité du mourant se confond alors avec celle, admirable, des hommes et des femmes qui l’accompagnent dans ses derniers instants : personnel hospitalier, famille, proches, qui consacrent affection et dévouement à rendre digne d’être vécue une vie qui s’en va » 4« Nous t’avons tant aimé/L’euthanasie, l’impossible loi », Pr Bernard Debré, Ed. du Cherche Midi..

J’affirme avoir vu plus de dignité dans le sourire miraculeux d’une petite vieille désarticulée à Lourdes, que dans les défilés des plastiques sacrifiées de la fashion week. J’ai vu plus de célébration de l’homme dans les dispensaires de Port-au-Prince et de Calcutta, où l’on côtoie la mort et les membres amputés, que dans les pages de magazines exaltant la beauté de corps manufacturés. Comment expliquer cela, si la dignité essentielle de l’homme se résume à une vie sans faille ?

A vouloir limiter la grandeur de l’homme à ses capacités mécaniques ou mentales, on en vient, comme l’ADMD, à défendre la dignité dans la mort plutôt que dans la vie. Débattons de la douleur et des moyens d’y remédier. Parlons de soins palliatifs et d’accompagnement fraternel. Mais la dignité humaine, c’est-à-dire celle qui vaut « d’être soigné, entouré et respecté, aimé jusqu’au bout » 5« Je veux mourir dans la dignité », Hervé Catta. Plus d’infos sur http://culturecitoyenne.net/, n’est pas et ne sera jamais négociable. Un homme libre doit pouvoir vivre et mourir dans cette dignité, si l’on conçoit qu’il est un peu plus que de la chair en mouvement.

Joseph Gynt

PS : Pour se joindre à l’appel Solidaires en fin de vie, c’est par ici : JE SIGNE.

 
ILLUSTRATION : Chagall, Abraham pleurant Sarah.

Notes :   [ + ]

1. « Le droit de mourir s’accompagnera d’une modification profonde et bénéfique des mœurs et des valeurs. La perspective scandaleuse d’une fin de vie solitaire, affligée, probablement nécessiteuse qui ne débouche que sur l’humiliation, l’avilissement et l’attente passive de la mort, disparaîtra », Michel Lee Landa
2. « Euthanasie : la gauche se renie », Koztoujours.
3. Lire à ce propos l’article de Terre de Compassion relatant la conférence donnée à l’université catholique de New York cet été : « Briser le mythe d’une bonne mort : discussion sur l’euthanasie et la valeur de la souffrance en fin de vie »
4. « Nous t’avons tant aimé/L’euthanasie, l’impossible loi », Pr Bernard Debré, Ed. du Cherche Midi.
5. « Je veux mourir dans la dignité », Hervé Catta. Plus d’infos sur http://culturecitoyenne.net/

9 réponses à “Mort et dignité : le combat fallacieux de l’ADMD”

  1. Marie C

    En vrac, mon commentaire pour apporter un peu d’eau de mon moulin. A voir ce qui se passe en Belgique où, de quelques cas soi-disants exceptionnels, on est passé à une augmentation exponentielle des cas: vieillards, dépressifs, handicapés de toutes sortes, suicidaires, “las de la vie”, transsexuel déçu, sourds…ont demandé et obtenu l’euthanasie, on a de quoi s’inquiéter. On euthanasie les mineurs maintenant. Les commissions de contrôle sont animées par les médecins euthanasieurs eux-mêmes, et plus de la moitié des euthanasies ne sont pas déclarées…Des médecins belges, très nombreux, envisagent officiellement l’euthanasie sans consentement, à présent.

    Lire l’article AKtion T 4 sur Wikipédia permet de comprendre comment les médecins , qui ont euthanasié des centaines de milliers de personnes handicapées ou malades mentales, ont été la profession la plus nazifiée…Et de se souvenir que c’est Hitler qui inventa le mot “Mort par compassion”, (der Gnadentod) pour justifier ces crimes. Terme actuellement repris par la très socialiste Admd, (et pas seulement socialiste, hélas, JL Romero était à l’UMP il n’y a pas longtemps…on peut se demander si sa conversion au socialisme n’est pas purement tactique) qui manipule les faits lorsqu’elle les présente au grand public, et suscite l’émotion et pas la réflexion. Manipulation par l’incompétence de médecins qui abandonnent les patients ou par les medias menteurs et complices de l’Admd. (Le livre La bataille de l’euthanasie de T Derville le montre clairement. Or, curieusement, les medias ne promeuvent jamais les livres de la Sfap, de l’Espace éthique , de Jalmav)..

    Rappelons le fait que, pendant la guerre, les hôpitaux psychiatriques français ont sciemment et délibérément laissé mourir de faim des milliers de malades. Il faut se le rappeler chaque fois qu’on entend l’expression “qualité de vie”, comme s’il y avait des vies dignes d’être vécues et d’autres dignes d’être abrégées.

    Il faut se rappeler aussi que l’on nous parle tous les jours de l’autonomie, “valeur” devenue cardinale de nos sociétés solitaires, sans jamais dire que la dépendance est la condition de l’homme et qu’elle est sans doute la plus belle chose, puisqu’elle est liée à l’amour…

    Constatons de même qu’on nous parle tous les jours insidieusement du “fardeau de la dépendance” et de son “coût” et des caisses de la Sécurité Sociale qui vont être vides…On nous le ressasse, mais sans jamais vraiment aider financièrement et affectivement les personnes malades et/ou hébergées dans des maisons de retraite tellement chères que les familles se saignent au point de ne plus pouvoir supporter les situations! On conduit ainsi insidieusement ces familles à se désespérer au point qu’elles n’aient plus d’autres solutions que de trouver la charge financière et émotionnelle trop lourde, et que les malades eux-mêmes soient conduits à se sentir “indignes” et “de trop” et alors, à demander l’euthanasie comme “ultime liberté”. La farce est atroce….Les aides s’épuisant vite lorsque les personnes ne peuvent se relayer, on condamne les familles à l’héroïsme et donc au passage à l’acte… ou au désespoir social général qui mènera au passage à l’acte généralisé donc déculpabilisé, légalisé : une loi euthanasique.

    Il faut aussi se souvenir de l’isolement dans lequel la société a mené les humains. Nous vivons à des kilomètres de nos familles, que les multiples divorces ont souvent déchirées de plus. Notre société a dit aux gens : “Vous êtes libres et sans racines, faites ce que vous voulez”. Et nous y avons cru. Or, libres, je ne sais si nous le sommes mais seuls, tragiquement seuls, je suis sûre que nous le sommes. Ce qui est encore plus terrible pour les pauvres, bien évidemment. Les gens sont libres ou plutôt renvoyés à leur solitude… dénommée “liberté” au moment où la société se démet de la solidarité qu’elle aurait du mettre en place!

    Promouvoir le suicide assisté au nom de la liberté de choisir sa mort est une épouvantable promotion du suicide alors que, justement, tous ceux qui ont perdu un être cher par suicide savent que l’on ne se suicide pas par liberté, mais par souffrance non entendue, non soulagée. Le suicide est la première cause de mort des ados, des couples de personnes âgées se suicident de plus en plus par solitude, abandon ou pauvreté, ou par haine de la vieillesse, haine qu’on a soigneusement déguisée au préalable en “liberté”…En Suisse, une femme qui se trouvait “enlaidie par l’âge” a ainsi obtenu le moyen de se suicider. Personne pour dire que la vieillesse est une richesse et que les visages ridés ont leur beauté et leur humanité profonde? Personne pour dire “Vous êtes désespérés mais nous avons besoin de vous”? Comment alors ne pas voir que les cas vont se multiplier? Notre seuil de tolérance à la souffrance va baisser au fur et à mesure où nous ne saurons plus, ne voudrons plus l’accompagner. Nous nous éliminerons nous-mêmes. Affirmer le suicide comme étant une bonne solution, ce sera détruire toute solidarité: le suicide est toujours un attentat contre notre plus proche prochain, ne pas le prévenir, l’encourager même, conduira ceux qui sont en souffrance à passer à l’acte d’autant que la loi légitimera leur geste. Nous prévenons encore les suicides parce que nous pensons que nous comptons pour la société. Autoriser l’aide au suicide ce serait dire: “Vous n’avez en effet pas de raison de vivre et votre vie ne vaut rien”. Emmanuel Lévinas parle bellement de la “vocation médicale” de l’homme. Qui est de porter secours. Or, faire triompher légalement l’inverse de la “vocation médicale” est grave : porter secours, ce n’est pas faire en sorte que toute une société considère que l’homme n’a de valeur que performant, jeune, riche et beau, et que la perte de l’autonomie est synonyme de perte de la dignité et qu’il y a des vies inutiles qui coûtent cher. Porter secours c’est dire à chacun : “Tu comptes à mes yeux, tu as du prix”..

    Il faut aussi replacer les questions : savoir, par exemple, que des médecins continuent à pratiquer l’acharnement thérapeutique (=l’obstination déraisonnable), tout simplement parce que les hôpitaux sont rémunérés à l’acte maintenant! C’est la tarification à l’acte (instaurée par la droite mais que je n’entends pas la gauche décrier). Ainsi on va opérer et sur-opérer, faire des chimios inutiles mais rémunératrices…Inversement, on délaissera les vieilles personnes, les malades chroniques et handicapés qui auraient besoin de soins palliatifs, parce que “c’est cher et que ça ne rapporte rien à l’hôpital”.

    En fait, dans une société où l’angoisse n’a plus de lieu pour se dire et être supportée et où les psychotropes prennent le dessus sur la parole,nous n’écoutons plus la douleur morale, nous ne voulons plus la supporter, l’accompagner. Interrogez des infirmières attentives. Des bénévoles. Des gens qui travaillent en Soins palliatifs. Ils vous diront comme moi qu’ils ont vu des personnes demander la mort. Peu. Mais qu’aucune n’a continué lorsqu’on écoutait, calmait sa douleur physique et surtout lorsqu’on permettait à sa douleur morale de s’exprimer, de s’élucider : qu’un mourant puisse dire ses erreurs, le sentiment d’avoir raté sa vie, ses regrets, ses échecs, ses souffrances non guéries (voire jamais dites jusque là), qu’il puisse demander pardon, qu’il puisse évoquer sa douleur de mourir et de partir, d’abandonner ses enfants, qu’il puisse parler de sa solitude, voire de son abandon, voilà certes quelque chose qui ne supprime ni la mort ni la douleur mais voilà quelque chose qui l’humanise et la rend traversable, supportable parce que partagée! Seulement, avoir quelqu’un en face de vous qui vous dit qu’il a raté sa vie, qu’il a raté ses amitiés, qu’il n’a jamais pu faire le métier qu’il aimait ni s’entendre avec ses enfants, c’est dur à supporter pour celui qui écoute et qui vit dans une société où il faut toujours tout réussir!!!… Alors, pour ne pas entendre ça, nous pourrions tous être tentés de nous dire que, le libérer de cette douleur, voyez-vous, ce serait plus humain!

    Nous nous croyons immortels, nous pensons que l’homme n’a aucune limite, qu’il est même souhaitable de faire reculer celles-ci, nous nous voulons cyborg…et nous redécouvrons épouvantés que nous sommes encore mortels. Il semblerait que nous redécouvrions alors, affolés, l’eau tiède : à savoir que mourir, c’est obligatoire et que ce n’est pas drôle. Nous avions pourtant tout fait pour ne pas être confrontés à la mort durant notre vie : nous avions banni le deuil, les enterrements et acheté des crèmes anti-rides….et voilà qu’on ose encore nous imposer de mourir ? Quel scandale! D’autant que nous avions aussi oublié que mourir, c’est parfois long. Surtout maintenant que les progrès de la médecine nous font vieillir longtemps…Non seulement mourir ce n’est pas rigolo, non seulement ça arrive (ça nous arrive), mais c’est long…Résultat moderne de ces fines découvertes : il faut VIVRE LONGTEMPS et MOURIR VITE. Dans l’inconscience, si possible. Mourir vite, c’est à dire sans le mourir, qui terrifie d’autant plus que nous ne croyons plus en rien! Terrifiés par la mort puisque nous ne croyons plus qu’en la dimension matérielle de la vie terrestre, nous abordons les dernières années avec horreur et terreur et alors il nous semble humain de ” zapper” la mort, de ne pas vivre la mort. La dignité de l’homme serait alors de mourir sans savoir qu’il meurt, bref sans être conscients d’être mortel. De “roseau pensant”, (“roseau” parce que mortel mais “pensant” parce que se sachant mortel) l’homme risque de ne plus penser du tout mais de mourir (et de vivre donc), comme une bête. De demander l’élimination pour échapper à la mort.
    Ce serait alors ça aussi, mourir dans la dignité : mourir sans en souffrir, sans le chagrin des autres ni le chagrin et l’angoisse pour soi. Sans l’affrontement, sans le combat que l’on appelle l’agôn, l’agonie. Sans les interrogations métaphysiques qui vont avec, celles qu’on refuse toute notre vie et qui viennent, là, nous tarauder….surtout quand nous restons sans réponse, ce qui est le cas de beaucoup, croyants ou pas. Or nous avons peur d’être sans réponse, d’être pleins de questions torturantes. Nous refusons les ultimes questions et l’incertain. Qui peut toujours dire qu’il SAIT ce qu’il y a après et donc qu’il est rassuré? Fermons le ban par conséquent, disparaissons et plus vite que ça!
    En fait, nous ne savons plus que nous allons mourir. Nous n’avons jamais vu au cinéma et à la télé autant de morts vraies ou fictives mais nous n’avons jamais autant reculé devant la mort réelle de nos proches. Nous ne savons plus aider les mourants; du coup, 80 pour cent des gens meurent à l’hôpital et, parmi eux, beaucoup meurent seuls. On ne sait plus mourir chez soi parce qu’il n’y aurait personne pour nous y aider… C’est comme s’il fallait toujours être accompagnés de “professionnels de la mort, formés pour ça”, entend-on dire. Comme s’il y avait des gens qui “savaient aider” et d’autres qui ne savaient pas aider. Et comme si une société pouvait tenir avec quelques rares personnes qui “savent” accompagner et une majorité d’autres qui “évitent d’apprendre”! Autrefois, on accompagnait les mourants. On mourait avec les siens. Personne ne savait faire, ni le mourant ni l’aidant, mais, maintenant, s’il n’y a toujours pas grand monde qui sache mourir ou aider lors du mourir, en revanche, nous mourrons dans un lieu dédié : nous mourrons dans des draps hygiéniques, entourés d’objets stérilisés…et seuls!
    C’est sans compter que les soignants seront alors obligatoirement dépassés car on leur laissera toujours plus la mort des autres à gérer tous les jours! Submergés de morts, les soignants finiront donc par accepter l’euthanasie. Parce que c’est trop dur d’être toujours ceux qui accompagnent seuls, et à la place des familles qui se sont défilées.
    Finalement, nous accepterons quand même de mourir, parce que nous y serons bien obligés, mais alors il faudra que ce soit sans déranger, sans passer par le stade de la dépendance. Mourir discrètement. Que ça ne se voie pas, c’est à dire sans passer par la case “dépendance”, celle que nous avons appelée “déchéance” ( et vas-y que je te ressors la phrase que “la vieillesse est un naufrage”)…Et même, certains d’entre nous se croiront obligés de “réussir leur mort”. Comme un acteur doit réussir sa sortie. Nous qui devions déjà réussir notre vie, voilà que nous devrons en plus réussir notre mort! Merde alors! Il faudra qu’elle soit “belle, douce apaisée”, qu’elle soit sans l’agonie. Une des causes du succès de l’euthanasie est la peur de la peur : “et si nous nous interrogions, au moment de mourir, si nous étions affolés, si nous avions peur, aurions nous des réponses ou plongerions-nous dans le vide sans savoir”? Une autre cause est la solitude. En fait, nous craignons de ne pas être entourés à ce moment-là. Nous sommes tellement persuadés que nous finirons seuls et non considérés, que nous préférons penser que notre suicide est la façon de “mourir dignement”….Comme si la douleur morale du mourir n’était pas de l’humain. Or oui, la mort reste un événement douloureux mais supprimer ce temps du mourir, remplacer la mort naturelle par la mort vétérinaire, c’est supprimer l’humain.
    L’euthanasie ne peut, pourtant, être un principe fondamental :

    -elle ne peut être une loi générale parce que ce ne sont que des individus particuliers qui demandent au pouvoir de la légaliser, donc des individus qui demandent de la rendre applicable à tous.

    -elle ne le peut parce que, si on demande aux Français de choisir “entre souffrance et euthanasie”, ils vont bien évidemment choisir cette dernière alors que s’ils ont un vrai choix, s’ils sont soulagés, ce n’est pas ce qui se passera.

    -elle ne le peut parce que ce n’est pas à des individus qui restreignent la définition de la liberté à l’autonomie et à la performance d’imposer une loi générale définissant la liberté et la dignité pour tous. L’individu ne peut pas définir pour lui-même le sens de la vie, encore moins pour les autres. Or une loi s’applique à tous et définit donc un cadre pour tous. Pour ces raisons, elle ne peut être votée autrement que dans un Etat démissionnaire, qui décrète que certains ne sont plus dignes ou que c’est trop coûteux.

    -enfin elle ne le peut parce que, comme je le dis plus haut, le nombre de ces cas sera exponentiel. Si on tue au nom de la souffrance morale, par exemple, alors on va très vite tuer au nom de toutes les souffrances morales. Et, comme on aura définitivement perdu l’habitude de les écouter, de les supporter, on ne saura plus que les faire taire. On abaissera le seuil de non endurance à la souffrance au point de vouloir éliminer toute souffrance. On en viendra ainsi à tuer des gens pour “chagrin d’amour inconsolable accompagné d’un sentiment d’incapacité et de perte de valeur, de goût et de qualité de vie”, ou pour “deuils pathologiques”, “laideurs”, “perte du sentiment de l’utilité”….

    -elle ne le peut parce qu’elle transforme en assassins ( et qui plus est obligés de l’être par la loi) les soignants formés à guérir ou à accompagner jusqu’à la mort naturelle et qu’ainsi elle détruit la confiance des malades envers leurs soignants, le lien de confiance nécessaire!!. “Ce docteur qui me regarde et évalue mes faiblesses pour mesurer mon GIR et me donner droit à l’APAH, ne va-t-il pas un jour me trouver vraiment trop ” dégradée”?” ( voyez le terme!) peuvent se dire à bon droit bien des personnes âgées.

    En fait, l’euthanasie est le passage d’une société organisée pour sauver la vie à une société organisée pour donner la mort. Au nom de la liberté! “J’ai le droit de mourir comme et quand je veux. Je refuse en fait de m’abandonner. J’ai la volonté d’être le maître de ma vie du début à la fin”. Ceci est fou… mais au fait, pourquoi pas? Ou plutôt, pourquoi en faire une loi ,qui s’applique à tous potentiellement, si on veut seulement être libre soi-même? Se donner la mort est toujours possible! En revanche, le demander à la société, c’est lui dire : “ma liberté absolue, qui est donc illimitée et qui donc n’est limitée par aucune loi, c’est à une loi générale de la reconnaître”. C’est demander à une loi qui, par essence, limite les libertés pour le bien de tous, de ne pas limiter celle-là mais au contraire de légaliser l’absolue illimitation de la liberté…Nous avons tous la possibilité de nous suicider. Mais si chacun, au nom de sa “liberté absolue de choix, de la maîtrise de sa mort, qui lui appartient”, obtient la possibilité légale de se faire euthanasier, d’avoir un suicide assisté, cela mènera à toujours plus d’euthanasies puisque chacun mettant le curseur de l’insupportable ailleurs (surdité, laideur, prisonnier, dépression, solitude, vieillesse), il y aura de multiples euthanasies, toutes justifiées par le sentiment qu’untel a de mériter à présent la mort et d’y avoir droit.

    La mort c’est le seul événement non réitérable avec la naissance. On ne redouble pas sa mort. D’où l’importance de la vivre; et ce, le moins douloureusement possible mais en sachant que toute douleur ne peut être abolie puisque la douleur de vivre et de devoir mourir ne peut l’être. Certes, nous n’avons pas demandé à naître, ici, à cette époque…dans cette famille…Mais à certains qui disent : ” Pourquoi, moi qui n’ai rien demandé, ne pas être maître de ma mort au moins?” on peut répondre qu’en fait, réclamer cette liberté là, d’être les seuls maîtres à bord, réclamer cette liberté qui nous rend encore plus seuls, c’est se faire avoir….

    Or, nous sommes intoxiqués par le mot “droit”. Les gens de gauche et de droite l’emploient de plus en plus mal. Or la mort n’est pas un droit. C’est un fait. C’est la vie dans de bonnes conditions qui est un droit. Le soin dans de bonnes conditions. Or ça, c’est un choix politique et ça coûte cher. On ne voit pas l’Admd se battre pour la multiplication des lieux de soins humains, pour la multiplication des infirmières, des masseurs, de coiffeurs, des médicaments contre la douleur… pour les moyens de la bonne prise en charge des malades. Lorsqu’une vieille personne meurt dans un couloir, abandonnée, et que la famille réagit en disant que c’est indigne de mourir ainsi, au lieu de dire qu’on aurait dû accompagner cette personne, mettre du personnel, lui permettre de mourir chez elle etc etc, l’Admd dit qu’on aurait dû lui permettre de choisir sa mort avant qu’elle n’en arrive là, bref lui permettre de disparaître avant qu’elle ne soit inesthétique! En fait, nos morts solitaires révèlent la froide indifférence des hommes et femmes politiques en matière de budget de la santé… Les libéraux libertaires de l’ADMD, gauchistes de droite pour la plupart, préfèrent donner la liberté de mourir (très économique) à la liberté d’être accompagnés (très chère). L’ADMD fait des recherches pour trouver des médicaments qui tuent, ne fait pas de recherches pour trouver des médicaments qui soignent, guérissent et calment la douleur. L’Admd ne veut pas de lois pour qu’il y ait plus de personnel mais pour qu’il y ait moins de malades à soigner et que ces malades soient à soigner moins longtemps…

    Ainsi, face à toutes ces opinions fausses, qui pavent l’enfer réel de leurs fausses bonnes intentions, il faut rappeler que l’humanité ne se perd pas. Et qu’il faut protéger l’humain par principe, celui du Bien Commun. Dire l’inverse, c’est accorder crédit à la parole totalitaire, qui pense en termes de “sous-hommes, de qualité de vie inférieure”. Il faut, à la question de Primo Levi qui, désespéré par l’horreur des camps, en est venu à se demander “si” les déportés étaient encore des “hommes” tant iI se sentait mis hors de l’humanité, répondre résolument : “OUI, les déportés étaient des hommes”. Nous sommes encore des hommes même quand le regard des autres nous dit que nous ne le sommes plus. Et savoir que nous avortons, en France, 95 pour 100 des enfants atteints de trisomie révèle bien qu’il y a une pente sur laquelle nous glissons de plus en plus…

  2. fabrice

    Les opposants de la légalisation de l’euthanasie active ont bien des défauts.

    Aucune transparence sur leur coût à savoir 6 000 euros par mois ( minimum ) et par grabataire

    Fanatisme religieux ou pro vie

    Manque de temps passé avec un grabataire qui n’est pas en fin de vie ( ici je parlerai de passer 100% de son temps, histoire de voir son inutilité à tout guérir et rendre l’homme rajeuni et éternel ).

    Aggravation des coûts de dépenses de santé pour tous, des charges sociales, impôts, financements toujours plus compliqués des retraites, impacts encore pires sur l’environnement.

    Ces soins palliatifs bien trop étranges et pas seulement pour moi ne sont même pas capables de parler d’amour de manière parfaite pour tous et pour toujours.

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