Dans le monde sans en être

Un an après

un an après

18 novembre 2013, un an après.

Salut Théophile,

Tu m’as demandé ce que je retenais de l’année écoulée, de ces manifs et cætera… Je crois que j’ai compris que deux clans s’affrontent. Et que je ne me sens d’aucun.

un an après

le clan du progrès,

D’un côté, le clan du progrès, ceux qui pensent bien – les bienpensants. Tu m’accorderas qu’ils existent et quils se considèrent euxmêmes ainsi : le progrès, contre l’obscurantisme. Tout le monde connaît les réformes « sociétales » promues, pour cette année, par nos bienpensants : changement de référentiel du mariage et de la filiation, déconstruction de l’identité sexuelle dès la maternelle, promotion de l’IVG – et extension curieusement concomitante de la PMA, assimilation des embryons humains à de simples ingrédients pharmaceutiques, interruption plus ou moins volontaire de vieillesse… Tout le monde sait aussi combien ces « réformes de civilisation » donnent lieu à une résistance étonnamment vive.

le clan des intransigeants,

De l’autre, le clan des intransigeants. Ils ne furent qu’une petite portion de cette résistance, à la base comme au sommet, mais combien bruyante et organisée. Des deux côtés, on se rejoue la lutte des deux France. Celle de la Laïcité et du progrès contre celle de la Religion et du conservatisme. A l’unisson on invoque les mânes des ancêtres, le souvenir des précédentes batailles – 1905, 1984, l’IVG… Pour les uns, de vieux ennemis de l’Eglise tentent de déstabiliser un cran plus loin les fondements de l’ordre, de la vie. Pour les autres, c’est enfin la destruction de principes archaïques, de toutes ces limites qui brimaient les désirs individuels et le libre accomplissement de chacun – comme il veut, où il veut, avec qui il veut.

Laissons cela.

Laissons cela. Pour ma part, je crois qu’il y a surtout une force chrétienne de changement du monde, fût-elle parfois – souvent ? – un temps étouffée par l’Eglise elle-même. Cette force, elle ne s’incarnât pas en l’Eglise par des prélats oratoires, un Maurras agnostique… mais d’abord par des saints. François d’Assise, Vincent de Paul, Frédéric Ozanam, Jeanne Jugan, Don Bosco, tant d’autres… Non par des intransigeants de salon, ceux qui s’imaginent au fil de leurs articles enflammés un « pays réel » à leur image. Mais par ceux qui se mirent humblement au service des gens tels qu’ils étaient, de leurs prochains, de leurs prochaines. Et ce n’est pas que d’hier. Au XXe siècle, il y eût de nombreux chrétiens parmi les ‘grands serviteurs de l’Etat’. Des chrétiens à l’origine de la réconciliation entre les ennemis d’hier. Je sais, tout le monde tire sur l’Union Européenne aujourd’hui. Mais, le projet de Schumann – dont le procès en canonisation est en cours d’ailleurs – son projet c’était la paix. Et elle est advenue. L’amitié avec l’Allemagne et l’Italie, puis plus tard l’ancrage dans la démocratie de l’Espagne, du Portugal, de la Grèce, des pays de l’ancien bloc de l’Est – et ce n’était pas gagné d’avance, pense à la Yougoslavie. Et l’attention au plus faible dont tout le monde se réclame aujourd’hui a tout de même une source chrétienne. Et l’invention de la liberté individuelle, et la gauche antitotalitaire… Oui il y a un progrès chrétien ; il vient par des saints, par des prophètes. Des hommes, des femmes qui avant tous les autres ont vu un bien qui n’était pas encore, et humblement ont agi pour le donner au monde.

Alors non ! La manif pour tous, les Veilleurs, le Printemps et cætera ne furent pas réactionnaires. Chacun eût sans doute ses contradictions. Mais chacun a lutté je crois contre sa part de préjugés via les échanges, les rencontres. Et une parole prophétique a vu le jour. Courageuse, persévérante, non-violente. Une parole qui n’est pas la simple volonté de conserver un ordre acquis, mais une attention à la fragilité de l’homme et des enfants à l’heure du grand marché libertaire, une attention à la valeur des corps à l’heure des manipulations biotechnologiques, une attention à l’importance des limites devant des désirs  prométhéens. Et maintenant ? Et bien maintenant tout reste à faire pour incarner ce bien et le donner au monde. Si le camp des intransigeants est visible et organisé, celui des prophètes reste à bâtir !

Mais hélas, nos bienpensants ne l’entendent pas ainsi. Le simple adjectif ‘catholiques’ semble susciter chez eux un ricanement réflexe. Quand à les estimer, comme un partenaire dans la recherche du bien commun… hors de question 1 Et d’ailleurs, qu’est ce que le bien commun… se disent-ils peut-être tels Pilate ?  ! Ecrasons l’infâme, un point c’est tout. Pourquoi ? Pourquoi tant de haine ? Pourquoi tant d’obstination ? Pourquoi l’un veut-il remplacer l’Eglise catholique, un autre lancer une « croisade républicaine 2 « (contre un) bloc droitier, ultra-réactionnaire et anti-républicain, que l’on a vu au moment du débat sur le droit au mariage pour tous » (sic) », quand d’autres encore se voient prêtresses d’un nouveau ‘sacré’ ? Pourquoi un tel vocabulaire religieux ? Et bien, je me dis parfois que la critique nietzschéenne du christianisme leur va comme un gant. Puisque nous sommes en situation de faiblesse numérique, construisons une nouvelle morale se disent-ils. Une morale qui nous sied, nous justifie. Car nos bienpensants, eux qui rangent avec sarcasme la ‘morale judéo-chrétienne’ dans les poubelles de l’histoire, ont la bouche qui déborde de moralisme. Ils ont conquis le pouvoir de dire le bien et le mal ; ils en usent largement, et sans craindre l’incohérence ! La cigarette c’est mal. Le cannabis c’est bien. Proposer des alternatives à l’IVG c’est mal. Protéger les animaux c’est bien. Le mariage homosexuel c’est bien. S’y opposer c’est mal. Imposer une stricte parité c’est bien. La défendre dans la filiation et l’éducation des enfants c’est mal. Le sexisme c’est mal. La pornographie c’est bien 3 Pourtant, « dans (la pornographie) circulent des représentations sexistes qui justifient les comportements masculins de domination et renforcent l’image dévalorisée que les femmes ont d’elles-mêmes », « le message sexiste que comporte la pornographie (…) alimente les obstacles objectifs et symboliques à l’émancipation et à l’égale considération auxquelles les femmes ont droit en démocratie. » lit-on dans la revue Esprit. Et à 15 ans, 55% des jeunes ont déjà vu un film X, d’après une récente étude. . Le harcèlement moral c’est mal. Le suicide assisté et l’euthanasie c’est bien. Les arrestations arbitraires c’est mal. Celles de manifestants LMPT c’est bien fait.

Tels sont leurs dogmes ; tout le monde doit y croire – oui, le doit. Car nos bienpensants sont tellement religieux qu’ils en viennent même à traquer les hérétiques. Enfin en 2013, on ne dit plus hérétique mais plutôt fasciste, ou facho, ça sonne mieux. Mais c’est le même principe : est facho celui qui ne pense pas comme il faut. Celui qui dit que ce qui est mal ne l’est pas forcément toujours, ou alors que ce qui est bien ne l’est peut-être pas tant que ça, le gars qui questionne les dogmes… Bref, un hérétique. Alors, au lieu de le brûler vif, on l’incendie dans les médias. C’est plus propre.

Peut-être, un jour, nous composeront-ils même un nouveau Pater ? du genre : « Mon ego, qui n’est que matière, que ton nom soit admiré, que ta réputation vienne, que tes désirs dominent sur mon corps comme sur celui d’autrui, donne-moi aujourd’hui ma jouissance quotidienne, aide-moi à me cacher mes torts comme je me cache si bien ce que je dois à autrui, et ne me laisse pas entrer en méditation, mais divertis-moi de mon insignifiance. » En tous cas, ils font déjà régulièrement acte de contrition. Pour les fautes de nos pères, celles de la civilisation occidentale responsable de la misère du monde, du réchauffement climatique, de la colonisation, de l’esclavage…

Bien sûr, la plupart des bienpensants, ceux qui les écoutent et les suivent, sont des gens de bonne volonté. Ils voudraient apporter la lumière dans une société injuste. Ils rêvent d’un pays sans division, où tout le monde serait pote, d’où les malpensants auraient enfin disparu – si ce n’est physiquement du moins médiatiquement. Et ce rêve part d’une belle intention : la fraternité humaine. Mais peut-il y avoir une fraternité qui ne soit fondée sur un récit commun, sur une commune foi ? Pas nécessairement une foi religieuse, mais une foi partagée en quelque chose qui nous dépasse, et pour lequel on est prêt à donner sa vie – même un peu. La fraternité universelle selon Saint Paul se fondait sur le Christ 4 « Car en Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. (Ga 3, 26-28)  .  Aujourd’hui, quel socle à la fraternité ? Certes, il n’y a plus ni blanc, ni noir, ni pauvre, ni riche, ni l’homme, ni la femme… car tous sont seuls face aux désirs qu’on leur inspire, tous sont seuls face aux sirènes du marché…

Alors, que faire ?

Alors, que faire ? Rejoindre le clan des intransigeants ? On sent une telle flamme dans leur discours. Quand ils écrivent sur la France, sur l’Honneur, le Courage, la Résistance, sur le pays réel… ça me rend tout chose, presque exalté. Mais voilà. J’ai voulu lister les avancées concrètes qu’ils avaient apportées au monde. Ou même juste à la France. A la rigueur, rien qu’à Paris. Je n’ai rien trouvé. Pour la littérature, ils sont champions. Pour dénoncer, également. Mais on est quand même en charge d’aider ce monde à grandir. C’est le progrès humain qui correspond au dessein de Dieu 5  « Pour les croyants, une chose est certaine : considérée en elle-même, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leur conditions de vie, correspond au dessein de Dieu » affirme ainsi l’une des constitutions du dernier concile (Gaudium et spes, § 34).  , ni le statu quo, ni le retour à un passé soi-disant meilleur.

Et le plus beau progrès, n’est-ce pas celui de la fraternité, de la justice ? Oui, il reste tant et tant à faire pour que grandisse une fraternité universelle 6 « A ceux qui croient à la divine charité, [le Christ] apporte la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain. » (Gaudium et spes, § 39)  , fondée sur le roc… Si ce progrès, c’était à justement nous chrétiens de nous y investir ? à nous d’être à la fois lumière et levain, à nous de déconstruire le moralisme biaisé de nos bienpensants, à nous de faire grandir l’unité de tout le genre humain 7 N’est-ce pas d’ailleurs la mission même de l’Eglise, elle qui est, « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, §1)  , à nous d’avancer ensemble vers la fin des temps…

Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est lui-même fait chair, afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui. Le Seigneur est le terme de l’histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l’histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations.
8 Gaudium et spes, § 45

Je t’embrasse,

Aimé

Notes :   [ + ]

1.  Et d’ailleurs, qu’est ce que le bien commun… se disent-ils peut-être tels Pilate ?
2.  « (contre un) bloc droitier, ultra-réactionnaire et anti-républicain, que l’on a vu au moment du débat sur le droit au mariage pour tous » (sic)
3.  Pourtant, « dans (la pornographie) circulent des représentations sexistes qui justifient les comportements masculins de domination et renforcent l’image dévalorisée que les femmes ont d’elles-mêmes », « le message sexiste que comporte la pornographie (…) alimente les obstacles objectifs et symboliques à l’émancipation et à l’égale considération auxquelles les femmes ont droit en démocratie. » lit-on dans la revue Esprit. Et à 15 ans, 55% des jeunes ont déjà vu un film X, d’après une récente étude.
4.  « Car en Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. (Ga 3, 26-28)
5.   « Pour les croyants, une chose est certaine : considérée en elle-même, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leur conditions de vie, correspond au dessein de Dieu » affirme ainsi l’une des constitutions du dernier concile (Gaudium et spes, § 34).
6.  « A ceux qui croient à la divine charité, [le Christ] apporte la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain. » (Gaudium et spes, § 39)
7.  N’est-ce pas d’ailleurs la mission même de l’Eglise, elle qui est, « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, §1)
8.  Gaudium et spes, § 45

4 réponses à “Un an après”

  1. POUJOL

    Beau texte Aimé. Je partage tout à fait votre désir de sortir de ces oppositions réductrices et de construire, avec humilité et détermination, un monde à aimer.

  2. Le Mée Louis

    Un texte vraiment excellent. Effectivement, j’ai du boulot en temps que chrétien! Dans mes moments de colère et d’incertitudes, je pense et je prie St Vincent de Paul, Louise de Mariac et tant d’autres.
    Merci Aimé.

  3. Vincent Soulage

    Je vous trouve bien gentil (complaisants parfois) à l’égard des “intransigeants” et réducteur sur les “progressistes”.
    Mais j’apprécie comme René ce que vous dites sur les figures chrétiennes qui se sont engagés pour le bien commun, et votre appel à construire un monde plus fraternel.

  4. Jean-Christian Hervé

    Pour ne pas être plus virulent dans ma critique, je vous dirai simplement que je suis en tous points d’accord avec le commentaire de Vincent Soulage…

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