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L’Eglise anglicane à la croisée des chemins

Synode

SynodeLe synode de l’Église d’Angleterre, nom officiel de « l’Eglise-mère » de la Communion anglicane, a approuvé le 20 novembre à Londres l’ordination de femmes évêques, à une très forte majorité.

Ce projet avait été recalé en novembre 2012, par une opposition surprise de la part de la Chambre des laïcs : le synode anglican est en effet composé d’un organe représentatif pour les évêques, les membres du clergé, et les laïcs. Cette gouvernance décentralisée de l’Église d’Angleterre est partagée par nombre d’Églises protestantes, notamment luthériennes scandinaves. « Les prêtres peuvent donc voter contre leurs évêques », ironisait un ami suédois, qui déplorait que la loi de la majorité tranche des décisions religieuses complexes.

Au sein de l’Église anglicane d’Angleterre, donc, si pratiquement tous les évêques et les prêtres sont favorables aux femmes évêques, deux minorités parmi les laïcs y sont opposées : les « anglo-catholiques », dont la liturgie et les dogmes sont quasi-identiques à ceux de l’Église catholique romaine, et les « traditionalistes », ancrés dans le protestantisme, et proches de la mouvance évangélique. Ces deux groupes estiment que le ministère doit rester masculin, par imitation du Christ ou par fidélité aux Écritures.

Pour obtenir le vote d’aujourd’hui, l’Église d’Angleterre a offert un compromis aux opposants, en proposant un traitement au cas par cas de leurs paroisses qui refuseraient l’autorité d’une femme évêque. Malgré cette juridiction floue, les responsables « anglo-catholiques » et « traditionalistes » s’y sont ralliés. Il faut dire que la pression politique les y encourageait : le Parlement britannique, en juin dernier, avait signifié à l’Eglise anglicane, qui est l’Eglise d’Etat, qu’il lui imposerait d’ordonner les femmes évêques d’ici 2015.

Ce vote intervient alors que l’ancien archevêque de Canterbury George Carey, à la retraite depuis 2005, a affirmé que l’Église anglicane se trouvait « à une génération de l’extinction ». Pour lui, la sécularisation qui touche le Royaume-Uni doit pousser les anglicans à s’engager dans des initiatives comme les banques alimentaires, ou dans l’évangélisation des jeunes.

Dépassée par les catholiques en termes de pratiquants chaque dimanche (861 000 pour eux, 852 000 pour les anglicans en 2007), l’Église d’Angleterre est hantée par son déclin. Sa réponse, sous l’influence de théologiens libéraux, consiste depuis les années 1970 à épouser la modernité, pour « s’adapter » à la société. Ainsi, le ministère féminin, un certain relativisme sur les dogmes et la promotion d’un clergé homosexuel, ont été introduits au sein de l’anglicanisme occidental. On observe la même tendance chez les protestants luthériens et réformés. Cela est accentué au Royaume-Uni par les pressions politiques envers l’Église d’État.

Or, cette évolution, qui  ravit journalistes incultes et catholiques autoproclamés « progressistes », ne se traduit pas par une évangélisation accrue: elle suscite plutôt des divisions en série, et un exode des fidèles. La Communion anglicane est en état de schisme depuis 2008, à cause de l’agenda pro-LGBT des Églises américaine et canadienne, refusée par les Églises d’Afrique, qui composent aujourd’hui la majorité des anglicans dans le monde. Ces Églises sont fermement évangéliques, comme les groupes les plus dynamiques au sein de l’anglicanisme occidental.

Aux États-Unis, l’Église anglicane locale, l’Église épiscopale, a perdu des centaines de milliers de fidèles, à cause de l’ordination d’un évêque en couple avec un homme, Gene Robinson, dans le New Hampshire en 2003. Les anglicans nigérians ont même envoyé des missionnaires aux États-Unis pour « convertir » leurs coreligionnaires !

A chaque dissidence, beaucoup de catholiques, notamment Français, se réjouissent : ils s’imaginent que les anglicans iront automatiquement rejoindre le Saint-Père. Pourtant, seuls certains groupes « anglo-catholiques » l’ont fait jusqu’à présent, en ralliant les « ordinariats » crées par Benoît XVI fin 2009. Le fait est que la plupart des anglicans sont désormais plus proches des protestants évangéliques que des catholiques.

Dans ces conditions, le dialogue œcuménique entre Rome et Canterbury devient plus difficile : il faut dépasser les nouveaux obstacles à l’unité, et chercher à témoigner du Christ d’une même voix.

Le nouvel archevêque de Canterbury, Justin Welby, a rencontré le Pape François en juin dernier. Les deux hommes ont a priori de quoi s’entendre : ce sont des pasteurs, centrés sur l’évangélisation. Leurs vies de foi ont été marquées par un évènement décisif, une confession pour le Pape, la mort de sa fille pour Welby. Ce dernier a également été nourri par les parcours Alpha, une invention anglicane.

L’archevêque, plutôt proche de la tendance évangélique, est contre le mariage gay, mais pour les femmes évêques. Mais plutôt que d’insister sur ces sujets, il préfère pour l’instant valoriser les enjeux éthiques (il a critiqué les pratiques bancaires outre-Manche) et la vie religieuse : il a notamment encouragé les anglicans à se confesser à la manière des catholiques. Il a lui-même un accompagnateur spirituel, qui est… catholique : le prêtre suisse Nicolas Buttet, converti, comme lui.

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