Dans le monde sans en être

Le complexe d’Obélix

 

obelixFondBlanc« Ils sont fous ces Romains ! » La phrase est célèbre, presque une fierté nationale. Tout comme celui qui en a fait sa devise, Obélix, fidèle ami d’Astérix et symbole du bon sens naïf. Au fil de leurs aventures, notre ami gaulois décline volontiers la formule aux Belges, Bretons, Helvètes, Indiens ou wisigoths et autres goths… Et à tous ceux, finalement, dont les us et coutumes suscitent son incompréhension. Car aussi brave soit-il, Obélix ne mesure ses découvertes qu’à l’aune de sa seule sphère de connaissance, limitée, somme toute, aux environs d’un petit village armoricain. Une pyramide égyptienne ? « Bah ! Ça ne vaut pas un beau menhir », s’exclame-t-il. Derrière la gentille caricature, Uderzo et Goscinny ont brossé un trait bien caractéristique du “français moyen” : son impossibilité chronique de s’extraire de ses seuls éléments de référence pour recevoir et contempler ce qui lui est étranger.

« Méfiez-vous du complexe d’Obélix », m’enjoignait un ami, alors qu’il m’accueillait pour la première fois sur le sol chilien. Il m’avouait ainsi ses craintes que je ne puisse partager son amour du pays, par manque d’ouverture, ou que le décalage culturel me ferme à ses beautés. Une méfiance toute naturelle face à l’arrogance dont témoignent certains touristes occidentaux, cette tendance à se croire partout chez soi ou pour le moins, en territoire conquis. Je ne veux pas m’appesantir ici sur la triste réputation que trainent les français en dehors de leurs frontières, mais souligner l’état d’esprit qui convient à tout voyage, pour peu qu’on les considère comme autant d’occasions d’expériences de vie.

En Amérique latine comme ailleurs, en tant qu’invité de passage, il convient de mettre ses codes culturels en veilleuse. Sinon par soif de découverte, au moins par respect de l’autre. Si je traine mes brodequins Quechua du côté des contreforts Himalayens, me serait-il si difficile de les déchausser sans rechigner, avant de visiter un temple bouddhiste ? Le souvenir d’un “bouillon sauvage” à la viande de porc-épic dans une rue de Brazzaville ne réveille pas mes papilles, mais pourrais-je en vouloir aux congolais de ne pas connaître les secrets d’une bonne andouillette de Troyes sauce chaource ? Allons plus loin : peut-on accepter les conditions de vie d’un dispensaire de Calcutta sans se défaire du minimum hygiénique acceptable d’une clinique européenne ? Il faut le souligner, la qualité gastronomique et le degré de civilisation, comme le sous-développement ou la pauvreté, sont des notions bien relatives…

Tout voyage commence par un premier pas. Il est intérieur et consiste à se défaire de ses bagages d’idées préconçues pour élargir ses horizons. Voyager, c’est s’abandonner à l’inconnu, dépasser le choc des cultures pour appréhender un contexte. Ne pas venir en consommateur. Accepter de perdre ses repères, de ne rien connaitre et donc, de ne rien comparer. Simplement de recevoir. En d’autres termes, de redécouvrir la capacité d’émerveillement de l’enfant.

Le complexe d’Obélix dresse ses barrières entre soi et l’inconnu. Etre témoins parmi les hommes implique une acceptation et un respect de l’autre : se soumettre aux traditions locales, parler la langue… Notons ici qu’il y a une différence entre l’admiration béate et l’effort d’acculturation : l’objectif n’est pas de gommer ses différences ou de renier ce que l’on est, mais de chercher à mieux comprendre l’autre en acceptant ses règles. Bref, de l’accueillir comme il est, avec sa culture et ses différences, et non pas comme on voudrait qu’il soit au regard de nos propres critères, forcements réducteurs et décalés.

Ma culture, mes croyances et mon histoire personnelle peuvent légitimement me pousser à considérer telle ou telle pratique comme folle et à « faire mon Obélix ». Mais ma culture, mes croyances et mon histoire personnelle suffisent-elles à englober et à comprendre la diversité du monde ? Assurément, non. A moi d’accepter humblement cette impuissance, de la faire mienne et de m’ouvrir à ces vérités qui me sont étrangères. Pas de potion magique pour entrer dans cette démarche. Juste une disposition d’esprit, un acte de volonté.

Joseph Gynt

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