Dans le monde sans en être

La culture du mépris

Le Mépris

« Houston, nous avons un problème »

J’ai souvent ce drôle de sentiment quand je lis, écoute ou m’intéresse aux débats qui animent nos médias et la société : il y a un problème, une incohérence qui tape dans mon idéal naïf de la vie commune républicaine. Je ne m’aventurerais pas à en donner une origine claire ou à tenir une liste de responsables évidents. Il y a une culture du mépris dans notre culture actuelle. Mépris de celui qui ne pense pas, qui n’agit pas ou même ne vit pas dans le même sens que soi. Le respect le plus élémentaire que nous devons avoir les uns pour les autres a pourri sur place, un peu oublié. Au sens fort, on  mésestime l’autre, de lui reconnaître la valeur et le prix de son existence.

Le MéprisLe lieu où cette violence sociale du mépris est la plus forte est paradoxalement celle où elle devrait être le moins présente : la vie politique. Si naïvement, je conçois cet espace de débat ayant pour vocation faire émerger une réponse afin de résoudre un problème pour le bien commun (POUR TOUS !), chaque composante de la société devrait donc y être prise en compte et plus encore, y être reconnue et respectée. Et si souvent mon malaise naît de cette absence totale de considération pour l’autre. Que l’on se tape dessus autour de la politique, c’est naturel. Mais dans tous les sports de combat, du kung-fu à la boxe anglaise, cette lutte implique nécessairement un respect de l’adversaire, une considération pour son effort et son engagement. Qu’ils soient de gauche comme de droite, les leaders politiques sont pleins de mépris et accusent de tout et n’importe quoi leurs opposants (du quinquennat actuel comme du précédent). Ce mépris systématique pour l’opposition amène à une décrédibilisassions du jeu politique. Il amène à une hypocrisie permanente et une crise même de l’action politique : on critique l’opposant mais on mène à terme des projets mis en place par lui … Et on s’étonne de la crise des grands partis ! Pour pouvoir vivre et travailler au bien commun, il faut savoir s’estimer et respecter ses propres contemporains, pas seulement dans l’admiration des morts et de leurs discours.

Le second point de ma désolation est l’écho que prend ce mépris dans les médias. Je reste candide et naïf. Je m’imagine le journaliste riche de ses convictions et de sa sensibilité, attentif aux fracas des jeux politiques, séparant le bon grain de l’ivraie, dépassionnant les querelles pour en faire jaillir une vérité posée et raisonnée. Le journaliste et même toute la presse font œuvre de tampon et de régulateur des conflits par la mise en évidence des réalités concrètes. Et plus je lis, plus j’écoute et plus je regarde, je vois ce même mépris pour « les autres » et cette même contradiction entre les discours et les faits. La neutralité journalistique est aujourd’hui enterrée (ou quasi). Chaque journal est classé selon son orientation politique et plutôt que de s’en défaire, il l’appui et la cultive ! Cet engagement vient nourrir le mépris politique. Chaque mot, chaque discours est amplifié. Voyant midi à sa porte, chacun ne verra dans les autres composantes sociales que des victimes de leurs propres instincts ou de leur condition.

Mécaniquement, cette culture du mépris se retrouve dans les relations sociales en générale. Je ne sais pas qui, du politique ou du social, est la source de ce mépris, mais ce sont les principales mamelles du mépris ambiant. L’humour si répandu sur nos écrans est éclairant sur cet aspect : les vieux sont des cons, les commerçants sont des cons, les patrons sont des cons, les lycéens sont des cons, les étudiants sont des cons, les gens sur Facebook, ceux sur Twitter, etc. Chaque composante de la société se trouve déclassée et est rendue presque « parasitaire », indigne même de sa fonction et de ses droits. On ramène chacun à son niveau, à sa place et cette condition est nécessaire basse et médiocre. Rien n’est bon, rien n’est beau. L’artiste n’est qu’un bobo déconnecté des réalités, le religieux est nécessairement un dangereux réactionnaire ou un hippie New-Age inconscient et irresponsable etc. Ce mépris ambiant ramène chacun à sa condition et l’y enferme. Pire même, cette condition nous ramène à une situation de victime de nous-même et de notre propre situation.

« Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, […], et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs » Psaume 1.

Pour le coup, je crois que les chrétiens ont quelque chose à dire et à faire. Au-delà de points chauds surmédiatisés, les chrétiens doivent s’investir pour défendre un vivre-ensemble qui fait cruellement défaut. Je crois que ce vivre-ensemble est défendu sur ces points particuliers (notamment en ce qui concerne le regard sur les personnes handicapés) mais il doit être entendu et proposé comme une réponse plus générale plus globale à notre société contemporaine. Lâchons le mot qui tue : la personne. Qui parle encore de personnes ? Nous parlons d’individus, d’associations, de victimes, d’acteurs ou de groupes sociaux, mais jamais de personnes. Voir l’autre comme une personne, c’est accepter d’avoir devant soi un mystère (dans le sens chrétien du terme, c’est-à-dire une question inépuisable). Plus que le respect (slogan usé à la corde), avoir un regard entre personnes, c’est par avance abdiqué sur la valeur du jugement que nous pouvons porter les uns sur les autres. Cette reconnaissance implique également une nécessaire bienveillance. Reconnaître une personne, c’est d’abord préjuger du Bien en elle. Avant de considérer que telle ou telle revendication est infondée et relève d’un désir particulier, il me paraît nécessaire de l’accueillir et la reconnaître. Cette bienveillance portée sur cet autre, ne veut pas dire que je me plie à tous ses désirs mais que je peux véritablement entendre ce qu’il porte dans la société que nous partageons.

« Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime » Isaïe 43, 4

Il y a dans le christianisme, la sagesse biblique et évangélique, des outils qu’il serait bon de réactualiser, pas seulement pour le plaisir que quelques chrétiens en mal de reconnaissance mais pour un plus grand Bien, pour un bien commun, pour finalement un meilleur vivre-ensemble. On s’émeut ou on s’indiffère de la violence de notre société, avant le geste visible que provoque la rage, il y a la violence d’un regard, d’un mot ou d’un silence qui arme ce bras.

La petite idée de lecture à suggérer pour le coup est (encore) le Drame de l’humanisme athée du p. Henri de Lubac. Bien que très daté et centré sur des cas particuliers, il peut donner des outils pour comprendre la crise de l’humanisme contemporain et de notre propre société.

@Entodoamar

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