Dans le monde sans en être

Jean-Marc Ayrault en Russie

Ayrault et Medvedev«Jusqu’au premier janvier 1789 (heure de Paris) notre pauvre France était un abîme de ténèbres et d’ignorance, de misères les plus effrayantes, des barbaries les plus grossières […]; le premier janvier 1789 on installa partout la lumière électrique» (Charles Péguy, Notre jeunesse)

Par ces quelques mots, Charles Péguy flétrit une certaine conception de la République dont il situe l’apparition en 1881, date de la première des lois laïques de la réforme scolaire instaurée par Jules Ferry. Il réagit à l’apparition d’une conception républicaine qui ne reconnait rien en dehors d’elle, qui veut absorber toute entière la nation française, son développement historique, ses héritages multiples.

Cette phrase de Péguy m’est revenu en mémoire à l’occasion de la visite de Jean-Marc Ayrault en Russie les 30 et 31 octobre derniers. Dans une interview au journal russe Kommersant, à propos de la loi sur le «mariage pour tous», notre Premier Ministre a déclaré: « Le génie de la France, c’est aussi d’être capable de surmonter ses propres divisions pour faire avancer les grandes causes, comme celle de l’égalité».

Lorsque j’entends M. Ayrault défendre sa conception du «génie français», je ne peux m’empêcher de penser que cette vision manichéenne et trivialement positiviste de l’histoire que dénonce Péguy est plus que jamais la nôtre aujourd’hui.

Je note, au passage, que M. Ayrault appelle «surmonter les divisions», le fait de voter une loi méprisant ouvertement des centaines de milliers de manifestants battant le pavé à plusieurs reprises, et en humiliant publiquement les représentants des différentes confessions religieuses de France. Ca vous pose un rassembleur.

Je trouve cette intervention particulièrement désagréable. On sait l’opposition de M. Poutine à toute reconnaissance légale de l’union de personnes de même sexe. Je ne suis pas un spécialiste du peuple russe, mais je pense pouvoir affirmer sans trahir la vérité que celui-ci regarde avec méfiance les «avancées sociétales» dont se gargarisent les élites gouvernantes occidentales.

Certes je n’ignore pas les excès d’un certain nationalisme russe, qui prospère sur le rejet de l’Europe occidentale. Je n’ignore pas non plus la manière dont Vladimir Poutine instrumentalise ce rejet; son mépris des libertés publiques et de toute forme d’opposition ne m’inspire rien qui vaille.

Mais, en voyant M. Ayrault faire la leçon au gouvernement et au peuple russe, j’éprouve un sentiment de honte. C’est donc cela, le génie français ?

En choisissant la loi sur le «mariage pour tous» pour illustrer l’action de son gouvernement, il ne fait pas que mettre en lumière un désaccord possible entre deux conceptions du monde qui pourraient cohabiter. Il tire l’oreille des dirigeants russes en leur faisant la morale. Il leur dit: «Vous ne pouvez pas sérieusement vous opposer à l’union des personnes de même sexe. Surmontez vos divisions, bande de tarés, rattrapez le wagon de l’Histoire et cessez de vouloir maintenir des institutions obsolètes».

Cette manière de sermonner nos voisins, de les tancer pour qu’ils installent chez eux la lumière électrique, n’est pas seulement à mes yeux la conséquence de cette vision binaire de l’histoire que fustige Charles Péguy. On peut la rendre intelligible à partir de ce que Pierre Manent nomme la «religion de l’humanité»[1].

Ce qui caractérise la vision du monde d’une certaine Europe, c’est la conviction «religieuse» d’une homogénéité de l’humanité. Tous les particularismes – ethniques, nationaux, religieux, culturels – existent certes, mais ils sont relégués au second plan et comme insignifiants; ils doivent être dépassés, et sont rendus quasiment obsolètes par l’évidence affective d’une similarité humaine.

Cette passion égalitaire, Tocqueville l’avait déjà discernée en son temps, il la nommait «sentiment du semblable». Certes, depuis les Grecs, nous savons qu’il existe quelque chose comme un genre humain, une espèce humaine. Jérusalem, et Rome à sa suite, nous ont enseigné l’inaliénable dignité de chaque personne.

Mais cette «religion de l’humanité» a un sens qualitativement différent pour Pierre Manent; elle postule que toutes les différences réelles, toutes les frontières, toutes les oppositions sont appelées à disparaître, à se dissoudre dans le sentiment de notre commune humanité. Nous serons bientôt «citoyens du monde». Nous vivons dans la croyance que tous les hommes, toutes les nations, toutes les cultures viendront communier à cet idéal.

C’est un idéal noble sans doute, mais parfaitement utopique. Surtout, il néglige la condition politique des hommes, la nécessité d’être gouverné et bien gouverné, dans des institutions réelles qui permettent l’exercice de responsabilités réelles.

Jean-Marc, héraut de la «religion de l’humanité», veut que tous les hommes partagent sa  foi. Et il a une idée bien précise de sa dogmatique: un Etat omniscient et omnipotent, administrant des individus qualifiés de «libres» parce que détachés de tous les déterminismes concrets, de tous les carcans hérités du «monde d’avant». Gare à ceux qui ne partagent pas cette espérance; il est là pour leur apprendre à «surmonter les divisions».

En choisissant l’exemple du «mariage pour tous» pour vanter ses propres mérites aux yeux des russes, Jean-Marc Ayrault a tapé dans le mille. On ne pouvait mieux illustrer l’action d’une majorité qui a voté une loi parfaitement inutile et purement idéologique. Mais surtout il exhibe la nature de cette idéologie au détour d’une petite locution qui en dit long: «surmonter les divisions».

Sachez-le, notre Premier Ministre est un homme qui «surmonte les divisions». Les objections de principe, les institutions réelles, les manifestants concrets, tout cela se surmonte. L’égalité réelle et l’humanité réconciliée, c’est maintenant. Le vent de l’Histoire souffle dans les voiles du gouvernement français; toujours plus à l’Ouest.

«Nous sommes tous semblables, soyez tous comme moi». Ainsi parle le Premier Ministre, en clignant de l’oeil.

Lionceau Ardent



[1] Pour une vision plus complète de ce concept que je ne fais qu’ébaucher ici, on se rapportera au chapitre XI du «Cours familier de philosophie politique» de Pierre Manent (Gallimard, coll. Tel, n°332). Il est intéressant de noter que Manent consacre une partie de son exposé à la figure d’Auguste Comte, père du positivisme, qui proposa d’instituer une religion de l’humanité. Cela peut rendre intelligible une certaine évolution de la pensée libérale; j’en tenterai une analyse dans un prochain article.

3 réponses à “Jean-Marc Ayrault en Russie”

  1. Nelson

    Magnifique, vraiment !
    De là aussi cette façon qu’avaient (qu’ont) certains défenseurs de l’homosexualité “libre et visible” de vouloir faire accepter les différences d’une part, et de les gommer de l’autre…

    J’ai honte qu’il ait pu se comporter ainsi en Russie, les Français qui agissent et parlent partout comme si tout le monde était comme nous, en pensée, en essence… Et ce n’est pas par bêtise en l’occurence, vous l’expliquez bien, mais par idéologie!

  2. LionceauArdent

    Merci Nelson pour ce compliment qui me va droit au coeur! Au-delà des visées idéologiques, je me demande vraiment où nous mène cette fascination du semblable, véritable “édredon sur nos coeurs” (l’expression est de Pierre Manent) que ne partagent absolument pas nos voisins, qu’ils soient russes, chinois, brésiliens, américains, sans même parler du “monde arabe”…

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