Dans le monde sans en être

Huit mois à la rencontre des minorités chrétiennes d’Asie (interview d’Anne Briant)

Lauréate de la Bourse de l’Aventure Chrétienne, Anne Briant est partie pendant huit mois à la rencontre des communautés isolées d’Asie : Vietnam, Cambodge, Laos, Thaïlande, Birmanie, Inde, Chine et Mongolie. Elle présentera son voyage « Ô tour du Mong » le 19 novembre à 20h00 aux Missions Étrangères de Paris (MEP), 128 rue du Bac. En attendant ce rendez-vous, elle se confie aux Cahiers libres.

Anne Briand

La véritable force de l’Église d’Asie réside certainement dans le témoignage d’espérance qu’elle apporte à travers toutes les tribulations vécues.

Cahiers libres : quel était l’objectif de ton voyage ?

Anne : Je souhaitais partir à la rencontre de communautés chrétiennes d’Asie, souvent minoritaires, qui souffrent d’isolement, voire de persécution, pour témoigner de l’espérance et de la foi de ces peuples. L’objectif était d’abord d’être une simple présence auprès d’eux, de partager des moments de vie avec nos frères chrétiens du bout du monde. Je voulais aussi témoigner de la vie de ces témoins rencontrés sur ma route, ces héros source d’espérance dans de nombreuses régions oubliées. Je souhaitais contribuer à construire le lien de foi entre la France et ces pays, notamment à travers le partenariat avec la paroisse et l’aumônerie de Chinon (37). Ils ont ainsi pu suivre l’aventure et des liens de prières ont pu se nouer. Il s’agissait de découvrir les fruits de la mission d’évangélisation, de sensibiliser à l’histoire missionnaire française.

Pourquoi le choix de l’Asie?

J’avais déjà un lien fort avec l’Asie. J’y ai réalisé plusieurs séjours. En Malaisie, notamment, où j’ai travaillé plus de deux ans. Je suis partie également en 2012 au Cambodge dans un village sans eau ni électricité, pour construire une salle de classe pendant deux semaines avec l’association Coup de Pouce Humanitaire. De cette expérience est né le désir de repartir plus longtemps en mission. Le choix de la destination s’est fait naturellement, d’autant que “l’Asie est le défi missionnaire du troisième millénaire”. Dixit Jean-Paul II et François !

Quelle est la réalité de l’Église d’Asie aujourd’hui ?

J’ai rencontré une Église hétéroclite en fonction des régions, avec un clergé plus ou moins bien établi selon les pays. La plupart des pays sont encore sous le régime communiste ou viennent d’en sortir. La religion chrétienne y est quelquefois acceptée, souvent tolérée et très souvent surveillée, contrôlée voire interdite dans certaines régions. Pour certains des pays que j’ai traversés comme le Vietnam, le Laos ou encore la Chine, à l’arrivée du communisme dans les années 60, le clergé local a dû prendre rapidement le relai des missionnaires étrangers à la tête de l’Église. Ils ont dû être formé rapidement. Pour certains pays, comme le Laos, une Église encore jeune et fragile, le défi était de taille. De plus, ils ont vécu isolés de Rome et même, pour beaucoup de communautés, isolés de leur clergé local. Paradoxalement, la fermeture générale de ces pays a permis de garder dans beaucoup de régions une foi authentique, une foi simple et profonde, une foi qui s’est transmise de génération en génération. Lors de périodes d’oppression, souvent, c’est leur foi qui leur a permis de tenir après avoir tout perdu. Avec leur liberté, c’est tout ce qui leur reste, cette foi et cette espérance. Aujourd’hui, un nouveau défi arrive pour cette Église d’Asie, souvent entendu de la bouche du clergé asiatique : « c’est celui de l’arrivée d’une société capitaliste et matérialiste comme dans votre monde occidental où la foi s’éteint». L’appât de biens de consommation pourrait, là aussi, prendre la place de la vie spirituelle de plus d’un fidèle.

Une Église pauvre et minoritaire porte du fruit. C’est peut-être justement ce qui la rend forte.

Quels sont ses besoins ?

Ses besoins seraient certainement d’avoir un clergé plus formé et plus étoffé. Encore beaucoup de régions évangélisées n’ont pas de prêtres par manque de moyens. Alors ils s’organisent, des catéchistes prennent le relai. Pour certains pays, où devenir religieux peut conduire à de belles carrières et une évolution sociale, un discernement plus poussé des vocations serait également nécessaire. Il existe aussi un certain déséquilibre du nombre de vocations entre les pays. Le côté positif est qu’ils ont aujourd’hui moins besoin de faire appel à l’occident. J’ai ainsi pu rencontrer des prêtres asiatiques missionnaires dans leur pays voisins. Sa véritable force réside certainement dans le témoignage d’espérance qu’elle apporte à travers toutes les tribulations vécues.

Quels sont ses liens avec la France ?

J’ai découvert un lien fort et historique avec l’Église de France. J’ai été surprise de voir, par exemple, que toutes les églises de Birmanie avaient leur grotte de Lourdes. De même que dans des régions en Asie où les missionnaires français ne se sont pas rendus ! Sainte Thérèse de Lisieux est aussi très présente dans le cœur des religieux : l’Église de Birmanie a fondé deux communautés religieuses Ste Thérèse, empreintes de sa spiritualité. Dans plusieurs régions où je me suis rendue, j’ai reçu un accueil hors normes ! Je garde un souvenir ému de mon passage dans l’état Chin, en Birmanie, et dans les marches tibétaines, en Chine. Les pionniers de la foi ont été les Pères des Missions Étrangères de Paris. Ils se souviennent du témoignage laissé, ils ont une grande reconnaissance envers eux, envers les Français et celle-ci s’est traduite dans l’accueil reçu. Le Père Joseph, de l’état Chin, m’a dit : « ils nous ont apporté l’éducation et la santé, pas seulement la connaissance du Christ ».

Quelle leçon l’Église d’occident peut-elle tirer de nos frères d’Asie ?

Je pense que nous devons être fièrs de notre héritage français. J’ai pris conscience de la vocation missionnaire de la France : nous n’avons pas à en rougir ! Il y a 150 ans, deux missionnaires français ont tenté de rejoindre le Tibet par le Nord-Est de l’Inde, mais n’ont jamais pu prêcher. Ils ont été rapidement tués sur la route par une tribu locale. Les descendants de cette tribu regrettent. Voici leurs mots : « Si nous ne les avions pas tués, aujourd’hui, nous serions un État éduqué avec des centres de santés… Nous serions surement un État ouvert et peut-être pas le plus isolé d’Inde ». Une Église pauvre et minoritaire porte du fruit. C’est peut-être justement ce qui la rend forte. Comme je l’ai vu en Inde, en Thaïlande ou dans d’autres lieux, quelques fois, l’action d’une femme ou d’un homme seulement peut changer la vie de dizaines de personnes. Et la conversion doit d’abord se faire en nous, si nous voulons convertir notre Église.

Une dernière anecdote à nous raconter ?

Un moment de mon aventure m’a particulièrement marqué : la rencontre avec Noé, dans les marches tibétaines, en Chine. Je fais sa connaissance dans son village. Il est catholique tibétain. Il accepte de m’accompagner pour la traversée de deux cols, à 3900 et 4300 mètres. Je souhaite emprunter le même itinéraire que des missionnaires français, plus d’un siècle plus tôt, pour aller d’une vallée à l’autre rejoindre leurs petites communautés chrétiennes. En arrivant en haut du col, il s’arrête et trace sur le sol « 1830 ». Il me sert la main et me dit, ému : « merci les missionnaires, merci la France » (Les missionnaires étant arrivés dans la région en 1830).

Propos recueillis par Joseph Gynt

Le blog de Ô tour du Mong

La page Facebook de Ô tour du Mong

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS