Dans le monde sans en être

Divinisation de la techno-science : la fuite en avant

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atomLa difficulté de la postmodernité à croire, à s’approprier les traditions religieuses de son passé autrement que par la nostalgie, l’a poussée à cacher  cette terrible carence en faisant fond sur un hypothétique « futur ».

Telle est désormais son « projet ». En l’absence de toute transcendance (le Bien, le Vrai, Dieu…), l’entité en laquelle s’incarne ce futur : la sacro-sainte techno-science, a ainsi été instituée en juge de paix de l’avenir.

Or cette religion de substitution n’est pas éthiquement neutre. Avec elle nous risquons en effet d’assister à la  collusion problématique du Possible techno-scientifique et du Souhaitable, aux noces du pouvoir technique et du Bien. Au préalable, le magistère idéologique nous aura persuadés qu’à défaut d’un Bien transcendant, c’est en direction d’un Plus immanent que réside la nouvelle quête messianique des temps nouveaux. Cette préparation idéologique aura été nécessaire parce que  la technique n’est en mesure de légitimer sa place de nouvelle Pythie de la religion nouvelle autrement qu’en se présentant comme le Savoir qui garantit l’optimisation des performances de chacun.

La tyrannie de la performance

La « performance »: tel est bien le credo sous-jacent de la techno-science. En laissant à celle-ci le soin de fixer la finalité de l’existence (puisqu’il faut bien se résoudre à s’en donner une, ou, à tout le moins, à faire semblant d’y croire pour ne pas mourir désespéré), le nihilisme post

moderne se lance dans une fuite en avant inquiétante où le Possible seul décidera du Bien. Cette révolution ne sera d’ailleurs réalisable que grâce au  renversement de perspective de l’ordre « ancien » qui voulait que l’on ne veuille que ce que l’on connaissait déjà. Maintenant, avec le blanc seing octroyé au progrès techno-scientifique, c’est l’inverse qui arrive: l’homme veut ce qu’il ignore encore!

Ce nouveau paradigme de la croyance va beaucoup plus loin que la simple confiance en l’avenir. Pareille  attitude consiste tout simplement à désirer « croire à tout prix » afin de recouvrir le Rien d’un voile décent capable de préserver notre pudeur de la vue de notre nudité spirituelle. « Pourquoi et pour qui l’homme doit-il être plus performant? » Le nihilisme éthique répond que la question n’a pas de sens. Tout est possible et souhaitable sur la seule base de ce que permettent les biotechnologies. « Cela est bon parce que cela est faisable » : credo du conformisme, de la paresse de pensée ! « La prétendue liberté de refaçonner l’homme repose sur la négation d’une orientation rationnelle de la liberté en fonction d’une vérité morale, et finalement à l’abolition de la liberté. » 1 B. de Malherbe, « L’homme nouveau, utopie de la bioéthique » in Revue Théologique des Bernardins n° 2 juin 2011, p 46

Le présent, dans un tel système, est disqualifié quant à sa faculté d’être le théâtre de l’épiphanie de l’Être. Seul le futur est capable de justifier l’existence. Mais est-ce là une finalité? Pour en être une, il faudrait que ce futur soit défini, explicitement voulu, désiré pour ce qu’il est. Or il demeure une terra incognita. Par définition, ce futur technologique reste indiscernable, indéterminable. Conséquemment, il ne peut prétendre à représenter une finalité désirable, une espérance. En effet une espérance dont on ignore la matière est une absurdité, une contradiction. Qui ignore ce qu’il espère, n’espère tout simplement pas. C’est pourtant bien ce à quoi nous sommes confrontés avec la fuite en avant technologique.

Un chèque en blanc au futur

Nos sociétés séculières ignorent tout de leur futur: d’après elles il est, ou il sera plus exactement, ce que la science découvrira, ce que la technique rendra possible. En ce domaine, leur volonté propre a abdiqué. Elles semblent avoir livré leur destinée à un ersatz de foi, de croyance en signant un chèque en blanc au futur, tout en se glorifiant de leur ignorance à son endroit. En dernier ressort le nihilisme mène la danse en faisant se résigner sa dupe à remettre son sort entre les mains de ce dont il ignore la nature. Un peu comme si, du jour au lendemain, nous décidions de tirer au sort afin de désigner la personne qui aura la charge de garder nos enfants!

En confiant son avenir à l’inconnu, la postmodernité consacre ipso facto la divinisation du futur. Cependant on peut difficilement parler de finalité dans ce cas de figure. Plus que  la recherche d’un bien désirable, c’est plutôt le concept de « fatalité » qui conviendrait pour qualifier une telle attitude. Fatalité de l’Utile, qui remplace un Bien introuvable. Le nihilisme suicidaire de nos sociétés se rabat sur le futur le plus approprié au conformisme de son existence, à défaut de nourrir une espérance exigeante et spirituellement gratifiante.  « D’après les formes radicales de la théorie de l’évolution, le monde n’est précédé par aucune raison; ce qui, en lui, est rationnel, est né de par les combinaisons du hasard dont l’accumulation croissante développe sa propre nécessité. Dans une telle perspective, il n’y a aucun sens dans le monde, mais uniquement des buts que l’évolution s’assigne à elle-même. Si donc le monde est un montage de probabilités statistiques, la seule directive morale qu’il puisse donner à l’homme, c’est de prendre lui-même part au montage de l’avenir et d’en prendre en charge la direction, conformément au calcul de l’utile. La norme ne peut pour ainsi dire se trouver que dans l’avenir; optimiser au maximum l’état du monde, tel est, dans cette perspective, l’unique commandement moral. » 2 J. Ratzinger, « Eléments pour une théologie après Vatican II », L’Echelle de Jacob, 2010, 76-77

L’impératif de l’exigence spirituelle

D’un autre côté, pour s’affranchir de ce nihilisme, il ne suffit pas de pousser des cris d’orfraie devant le prométhéeisme de la science et de ses épigones. Il est tout aussi nécessaire de connaître l’homme en ses profondeurs spirituelles et morales, afin de lui assigner des buts en accord avec ce qu’il est, avec sa nature. Bref, il devient plus que jamais urgent d’accorder, d’ajuster,  le Bien à la vérité. A cette fin, retirer à la techno-science  le pouvoir discrétionnaire sur les finalités à poursuivre, sur le « résultat » à atteindre – comme si un simple « résultat » pouvait décider du sens d’une vie – devient un impératif catégorique tout aussi absolu.

 Dans cette confusion des esprits, démêler entre ce qui relève de la performance et ce qui touche à la vie dans ses fondements essentiels, n’est plus un luxe pour penseurs désoeuvrés. Une telle tache de discernement représentera dans les années à venir un défi majeur auquel seront confrontées la pensée comme la pratique politique.« Car il est de plus en plus clair que tout ce qui nous possible ne nous est pas permis. Il est de plus en plus manifeste aussi que le véritable mal du monde moderne, c’est son déficit en matière morale. (…) On reconnaît à peu près partout que le déséquilibre entre la capacité technique et le développement moral représente la question-clé de notre temps et qu’en conséquence le renouvellement de la morale n’est pas l’affaire de quelques zélateurs luttant à la remorque du développement, mais un devoir de tout premier plan pour l’humanité en général. » 3 J. Ratzinger, ibid, p 60

Jean-Michel Castaing

Notes :   [ + ]

1. B. de Malherbe, « L’homme nouveau, utopie de la bioéthique » in Revue Théologique des Bernardins n° 2 juin 2011, p 46
2. J. Ratzinger, « Eléments pour une théologie après Vatican II », L’Echelle de Jacob, 2010, 76-77
3. J. Ratzinger, ibid, p 60

5 réponses à “Divinisation de la techno-science : la fuite en avant”

  1. Incarnare

    Votre billet développe des idées intéressantes, mais le langage le rend très inaccessible. N’eût-il pas été possible de l’épurer, de le simplifier ? Sentiment que l’auteur s’est fait plaisir, au détriment du lecteur.

  2. Jean-Jacques Péré

    Je partage le point de vue de cet INCARNARE…Dommage. JJ.

  3. Scons Dut

    Ma foi, si l’on estime que la précision du langage est nécessaire pour distinguer les subtilités des concepts, on ne peut pas le blâmer. Si au contraire, cette précision est superflue, et que l’idée peut être énoncée plus simplement, il faut effectivement reprendre la rédaction. En ce qui me concerne, l’article est, au moins, compréhensible.

    Toutefois, j’aimerais poser une question. N’y a-t-il à travers ce texte une sorte de technophobie ? Bien sûr, une technophilie n’est pas plus enviable, et l’article montre bien les risques de cette dernière. Mais il me semble que la balance n’est pas équilibrée lorsque sont évoquées les “profondeurs spirituelles et morales de l’homme” en opposition à un prométhéisme forcené.

    Gilbert Simondon disait (approximativement) que la société n’est ni technophile ni technophobe, mais mal technicienne. Son livre “Du mode d’existence des objets techniques” est très intéressant sur ce point (sans vouloir jouer la professeure ^^).

    S.D.

  4. Benoit

    J’adhère à 100% : “Gilbert Simondon disait (approximativement) que la société n’est ni technophile ni technophobe, mais mal technicienne.”

    C’est bien là la vraie difficulté de la technique. La technique n’est pas un en dehors de l’homme sur lequel l’homme à donc pouvoir. La technique fait partie de l’homme. La vie de l’homme est toujours-déjà technique. Et la technique est illimité … Le problème est donc bien en nous…

  5. Charles Vaugirard

    “Et la technique est illimité” je dirais plutôt que la technique nous donne l’illusion d’être illimité et surtout elle peut donner à l’homme l’illusion que les limites seront repoussées à l’infini.

    Ce que vise JM Castaing est moins la technique que la technolâtrie. C’est une dérive qui peut se comprendre : dans une société sans Dieu, déchristianisée, les hommes se cherchent de nouveaux dieux, des idoles. Or ce qui aujourd’hui est le plus à même de promettre des lendemains qui chantent est la technique. Regardez cette nouvelle idéologie très en vogue dans les milieux technophiles : le transhumanisme. Cette idéologie promet à l’homme une sorte de salut par la seule technique : devenir un homme nouveau, dépassé, plus grand, plus fort, voire immortel, dans un monde transformé par la seule technique. Une sorte de paradis sans Dieu ni religion. C’est un parfait exemple de “divinisation de la technique” et c’est symptomatique d’une société de plus en plus athée où la technique suit un progrès exponentiel.
    Que répondre à cela ? Difficile à dire. D’abord il y a la nouvelle évangélisation. Ensuite, la question de l’éthique face à la technique. En effet, la technique nous promet des miracles, mais nous savons que quelque chose de surpuissant dans les mains de l’Homme peut avoir, aussi, des conséquences néfastes (bombe atomique etc). Donc, il y a un enjeu éthique.

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