Dans le monde sans en être

Une île de la tentation pour Nouvelles de France

“Il n’est pas donné à l’homme de se faire un autre berceau” (Charles Péguy)

On pourrait croire à un gag, à un premier avril à l’automne signé Nouvelles de France (NDF). Mais cette revue du web est décidément plus habituée à susciter la grimace que le rire… La raison de cet éventuel et légitime fourvoiement ? Un article marquant le lancement d’un projet de recherche, puis d’achat d’une île pour en faire un « Etat souverain » et « assumer notre identité française, économiquement libérale mais socialement conservatrice » (sic).

NDF prônant l’émigration ? Ne riez pas. L’idée fait son chemin depuis plusieurs mois chez ses contributeurs. Un site internet a même vu le jour pour recueillir les premières inscriptions/souscriptions. « Où trouver la liberté perdue, de vivre dans une société qui valorise ce qui est valeur? », se demandent les administrateurs du site. Leur réponse : « ailleurs, indéniablement. Et pourquoi pas sur une île, un peu en retrait de ce monde ? S’organiser par-delà les mers en une microsociété, non pas refermée sur elle-même, mais qui, de par ses principes simples, nobles et solides, pourra rayonner ».

« Peut-être est-il nécessaire que la graine meure pour renaître », ajoutent-ils, comme s’il leur appartenait d’en décider.

Les penseurs de ce projet se défendent de tout repli sur soi. Faut rayonner, disent-ils. Mais plutôt que de rayonner au cœur du monde, ils souhaitent établir une base arrière. Parce que « l’ennemi – l’oligarchie – doit être pris en tenaille ». Et en maîtres de guerre, ils lancent leur appel du 18 juin : « nous appelons les français à continuer la France : ailleurs, dès maintenant, en conservant la nationalité française afin de continuer à peser/résister ici ». 

On peut comprendre le plaisir intellectuel qu’il y a à réinventer hymnes et blasons au zinc d’un bistrot. En lisant Eric Martin, rédacteur en chef de NDF, on découvre que le fantasme dépasse la gentille discussion de comptoir : « imaginez le confort moral si, comme les musulmans conservateurs avec l’oumma ou les juifs conservateurs avec Israël, bien que Français et vivant en France, nous disposions d’une seconde patrie où nos valeurs ne sont pas et ne seront jamais bafouées », écrit-il. De là née la tentation d’une île.

A vendre : 4 000 ha avec vue sur mer, 11,5 M$

Bien joli de rêver l’oumma chrétienne ou une franchouillarde Israël, mais comment y parvenir ? Facile : « nous proposons l’acquisition de la propriété d’une île peu ou pas habitée dans un pays soit favorable au principe de la vente de la souveraineté, soit acculé financièrement et à qui nous proposerions de se délester d’un tout petit morceau de son territoire contre une somme d’argent ». En d’autres termes, il se trouvera bien un peuple dans le besoin, prêt à vendre à bas prix quelques terres pour assouvir d’occidentales ambitions : le Portugal, la Grèce, les Fidji… « Nous avons notamment remarqué Tikina-I-Ra, dans le sud Pacifique, dont la propriété est proposée à la vente 11,5 millions de dollars pour plus de 4 000 hectares vierges ». A prendre, ou à laisser.

Désintéressons nous avec NDF du sort des autochtones et imaginons un instant qu’une telle acquisition se réalise. A quoi pourrait alors ressembler cette “Nouvelle Isle de France” ? À une « petite France prospère et traditionnelle, patrie de cœur de tous les conservateurs amoureux de la France du monde où le peuple déciderait vraiment », nous répond-on, des étoiles dans les yeux. Voilà. Ce que veulent ces durs-rêveurs, ce n’est pas un pays fait d’histoire, pas une nation faite d’hommes, mais une idée. Et une idée qui sent bon la schlague ! En effet, Eric Martin propose d’organiser cette société autour de cinq points fondamentaux, « à déterminer puis à formuler correctement », précise-t-il. En gros : la défense de la vie, du mariage religieux (le civil disparaissant), de la famille naturelle, de la liberté d’éducation et de la liberté d’entreprise. Plutôt bien, dit comme ça. Si ce n’est que toute déviance conduirait à chasser « de facto » l’outrecuidant. Cohérent, peut-être. Cela porte un nom : dictature. Pour des gars ne souhaitant pas « refaire les mêmes erreurs que celles du passé » et qui se revendiquent « amoureux de la liberté », selon leurs propres termes, prôner à la fois l’oumma et l’Etat d’Israël tout en rêvant de totalitarisme relève d’une gymnastique intellectuelle qui force le respect. Mais peut-être n’avons-nous pas en tête les mêmes « erreurs du passé »

Je note au passage cette référence historique, osée dans l’une des tribunes de NDF (celle-ci) : l’auteur prend l’exemple des nobles émigrés pendant la révolution française comme preuve du « vrai patriotisme », parce qu’ils sont partis préserver leur modèle social outre-manche. Je retiens quant à moi le combat de ceux qui n’ont pas eu, ou fait, le choix de l’exil, et qui sont morts d’avoir cru aux promesses de soutien de cette aristocratie fuyarde. « Ces émigrés-là, souffrant d’un mal du pays à force de vivre dans des cultures étrangères à leur esprit français, sont rentrés – un peu tôt sans doute pour nombre d’entre eux – et n’ont pas été victorieux sur tous les plans », note l’auteur. Ils sont en tout cas rentrés assez tard pour ne pas avoir à mêler leur sang avec celui des paysans, dans les eaux de la Loire ou les champs du bocage. Fin de la parenthèse historique.

« Serez-vous de l’aventure ? »

 « Si vous trouvez cette idée folle – c’est votre droit, pas la peine de nous le dire… Nous le savons déjà », ironise Eric Martin. Mais Monsieur, si votre idée n’était que folle, elle pourrait être belle.

Comme une petite tape sur l’épaule du frère un peu trop rêveur, vos « confrères et amis » de la gazette en ligne Le Rouge et le Noir, vous mettent en garde : « la Nouvelle Isle de France ne pourra fleurir ni porter le moindre fruit si elle ne naît au sein même de l’ancienne Île-de-France, si elle n’en confirme et renouvelle la fonction de cœur vivant de la nation française, si elle n’investit l’héritage de cathédrales, d’emblèmes et de champs de bataille légué par les siècles, si elle n’œuvre pas, comme la longue suite de nos prédécesseurs, au perfectionnement du legs français de toute antiquité dans le devenir perpétuel de la Création ».

Je souscris à cette remontrance, bien que ma tape se veuille moins amicale. « Serez-vous de l’aventure ? », nous demandez-vous. Non point. La nôtre, d’aventure, nous accapare trop. Nous vous laisserons donc filer à l’anglaise, nous qui avons choisi le bocage.

Joseph Gynt

9 réponses à “Une île de la tentation pour Nouvelles de France”

  1. Jibitou

    Ce qui est amusant, c’est que le site internet est en .ch. En attendant que l’extension .vf (vraie France) soit permise ?

  2. ThéophileR

    Ce qui me fait marrer, c’est quand ils expliquent que ça n’a rien a voir avec le replis communautaire.

  3. Nils

    Ce passage est particulièrement intéressant : « imaginez le confort moral si, comme les musulmans conservateurs avec l’oumma ou les juifs conservateurs avec Israël, bien que Français et vivant en France, nous disposions d’une seconde patrie où nos valeurs ne sont pas et ne seront jamais bafouées ».

    Eric Martin néglige le fait que cette tentation de NDF n’a pas grand chose de comparable avec le retour des populations juives en Palestine. S’il fallait vraiment faire la comparaison, il faudrait la faire avec le sionisme “territorialiste” qui caressait l’idée de créer un État juif en dehors de la Palestine. Et cela fait une différence non négligeable.

  4. josephgynt

    Si c’était la seule chose qu’il négligeait…

  5. kalu

    Soit, je comprend votre point de vue, mais je ne vois personne résistant.

    Où êtes vous ?
    Que faites vous de concret ?

    Rien, vous payez vos impôts et financez votre ennemi.

  6. Benoit

    Cher Kalu,
    sur notre action, outre les engagements personnels de chacun sur le terrain, je me permets de citer J.P Denis : “Après la « séquence » des manifestants, vient donc celle des artisans du dialogue, dont nous sommes.” ici : http://www.lavie.fr/debats/edito/main-tendue-et-peche-a-la-ligne-16-10-2013-45466_429.php

    ps: les impôts financent aussi la CMU qui permet à Gregor, qui dort dans ma rue, d’aller de temps en temps chez le médecin. donc les payer est un acte profondément militant.

  7. kalu

    Cher monsieur,

    Si payer des impôts est militant pour vous, je crois que vous militez en finançant les politiciens pourris et le planning familial. Je vous laisse ce militantisme …

    Quant à dialoguer avec des sourds, bonne chance !

    On dirait que de ne pas vous être fait entendre durant des décennies n’a pas entamé votre réflexion. Personne ne vous écoute au pouvoir, je vois mal comment vous allez dialoguer.

    Gregor =) . Je ne pense pas que ceux qui sont à la rue et qui vont solliciter un médecin portent ce nom.

    Enfin tout cela pour dire que votre militantisme ne va pas très loin et que vos actions (payer vos impôts) manquent profondément de réflexion et d’ambition. Lorsqu’on en est à penser que payer des taxes c’est militer, on ne se permet pas de critiquer gratuitement ceux qui se bouge.

    NB: Si vous voulez militer à 100%, immigrez donc en Corée du Nord, vous paierez encore plus d’impôt pour aider les Grégor. Pardonnez mon ironie, mais le coup des impôts, c’est risible.

  8. kalu

    Mes excuses pour l’orthographe, je vais me remettre au français.

  9. Joseph Gynt

    @kalu Limiter le militantisme, la réflexion et les ambitions d’une personne à un postscriptum est un peu réducteur, sinon déplacé.

    Pour le reste, l’ouverture de ces cahiers est l’une des réponses à vos deux questions (« où êtes-vous ? »,
    « Que faites-vous de concret ? »). Elle peut sembler risible pour certains. Elle est pour nous essentielle, comme toute goutte d’eau à l’océan. Face aux légitimes critiques de notre société (utilisation de nos impôts comprise), vous nous pardonnerez d’opter pour une autre posture que celle de l’enfant boudeur, toute tentante qu’elle soit. L’heure n’est pas encore venue de suivre Henry David Thoreau dans sa forêt de Walden!

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