Dans le monde sans en être

Trinité, web 2.0 et démocratie – essai sur le dialogue.

Disputatio

Sous le signe de l’altérité

Un trait majeur du judaïsme et du christianisme est l’altérité. Alors que les philosophies et les sagesses grecs et orientales pensaient que le dieu était le Tout (Pan en grec) et donc que le salut consistait à découvrir que l’on était dans le Tout, que l’on était le Tout (salut par suppression de la différence entre Dieu et moi) ; la Bible présente Dieu comme le Créateur, donc comme séparé 1le mot saint en hébreux se dit kadosh, mot qui signifie littéralement séparé du Tout.

Le Tout du monde, la totalité de l’univers, ne sera jamais vraiment totale, Dieu n’est pas dedans, Dieu reste irrémédiablement autre. Le Salut ne se fait donc plus par la fusion de l’individu et du Tout – suppression de l’altérité – mais au contraire par le surgissement de l’altérité. L’Autre arrive, déboule et me fait tomber à la renverse. Il me fait tomber de ma prétention à être le Tout. Le Salut est  placé sous le signe de l’altérité, du dialogue (dans dia-logue, retenons le dia qui dit un face-à-face, une rencontre). Le paradigme du salut, c’est l’expérience amoureuse. Qu’est-ce que l’amour si ce n’est cette découverte d’un autre qui me précède en moi, d’un autre que me captive, me fait captif ; l’expérience que ce qu’il y a de plus profond en moi ce n’est pas mon ego 2désolé Descartes mais l’autre qui m’aime. Tomber de cheval (cc @saintPaul), tomber amoureux, rencontrer Dieu ; voici trois expériences analogues 3La philosophie contemporaine, la phénoménologie notamment, par l’expérience amoureuse a retrouvé cette vérité, elle parle de destitution de l’ego. Cf. J.L Marion, Levinas, Derrida, J.L Chrétien, … 4Rien ne ressemble plus à l’expérience amoureuse que l’expérience de Dieu, voir l’abondance du vocabulaire nuptial dans la Bible et chez les saints..

 La Bible implique donc que l’altérité est une richesse et non une barrière à abattre. Savez-vous que l’étude du Talmud 5les commentaires juifs de la Bible se fait toujours à deux ? Savez-vous aussi qu’à l’époque médiévale, l’archétype de la discussion philosophique ou théologique était la disputatio ? On avait alors la conviction que le débat faisait grandir la vérité. Comment, en effet, la vérité pourrait avoir la forme d’un monologue ? La révélation judéo-chrétienne est tout entière sous le signe du dialogue, la vérité est donc certainement dialogale. Allons plus loin, Dieu lui-même n’est pas monologue, mais dialogue – il faudrait même dire tri-logue – puisqu’il est Trinité de personnes.

Une recherche chrétienne de la vérité ne peut donc se faire que dans une dynamique de dialogue, de recherche commune.

2.0

Le passage au web 2.0 n’est-il pas l’occasion géniale d’une redécouverte de la vérité philosophique et théologique ci-dessus rappelée ? Le Monologue des Mass-Média 6sans tomber, en aucun cas, dans la critique facile du journalisme. Le travail des journalistes n’est en rien remplaçable par celui des twittos. Cependant l’esprit du 2.0 peut surement avoir un effet de « choc en retour » sur la manière de faire du journalisme. doit aujourd’hui faire face au Dialogue des twittos et autres blogueurs. Le jeune (geek) du XXIe siècle ne se contente pas d’une source d’information, il met en dialogue différentes sources. Le web 2.0 – interactif – nous fait passer du monologue hiératique 7Le journalisme ne devrait pas être monologue, il devrait au contraire donner la parole à ce qui est autre, l’inattendu, l’évènement. Sur ce sujet il faut écouter Laurent Beccaria, fondateur de la revue XXI  – http://www.rcf.fr/radio/rcf69/emission/139641/520284 – il décrit comment, avec l’avènement du marketing, on a de plus en plus favorisé un journalisme qui donne à chacun ce qu’il veut entendre, un journalisme qui banni le surgissement de l’altérité. au dialogue. Evidemment ce dialogue peut vite échoir, certains peuvent s’imposer, écraser, étouffer, on se retrouve alors de nouveau dans une situation de monologue. Le monologue est confortable, on y est incontesté ; c’est cependant une attitude païenne et non chrétienne car oubliant l’altérité.

Dans la cathosphère, il y a de nombreuses demeures, ça pourrait être l’occasion d’un dialogue fructueux, d’une recherche commune et stimulante de la vérité. Hélas, force est de constater que, ici comme ailleurs, on a tendance à échoir dans le monologue. Certains sites prennent le dessus et imposent leur “magistère”. Nos cahiers libres voudraient humblement tenter de créer un lieu où le dialogue soit la règle. Oui, nous croyons que la recherche commune, sans toujours être d’accord, mène plus loin que la domination univoque d’une ligne de pensée.

P1020517copieLe salut chrétien, nous l’avons dit, advient par l’arrivée d’un autre. L’autre qui me destitue, qui brise mon système clos 8Frédérique Bedos, au Collège des Bernardins le 24 septembre, notait que le “monde” condamné par Jésus dans l’Évangile de Jean correspond en grec au mot cosmos qui pourrait se traduire littéralement par “système” et m’emmène plus loin. La brisure – à l’image du cœur du Christ sur la Croix – peut-être douloureuse, elle est cependant toujours salvifique. Le défi du dialogue ne sera pas toujours facile, mais nous y croyons. Le dialogue n’est pas une posture marketing 9du type : ça fait bien aujourd’hui de parler de vivre-ensemble, c’est politiquement correct, c’est bobo. mais bien une exigence évangélique : le salut vient par l’autre.

La Trinité était en 2.0 bien avant Twitter.

Une conséquence politique

J’ai longtemps pensé que la démocratie était un moindre mal, la moins pire des solutions. Certes ce modèle n’est pas parfait et la j’ai hâte de voir la Jérusalem céleste 10priez pour moi pour vivre enfin dans une cité idéale. Cependant, au regard de la pensée de l’altérité que nous venons d’esquisser, il me semble que la démocratie pourrait trouver un fondement dans la Trinité. Une démocratie vraiment participative, vraiment fondée sur le dialogue, sur la recherche commune du bien commun, voilà un projet qui peut être profondément chrétien. Evidemment, on peut légitimement douter de la loi de la majorité ; mais avant la loi de la majorité, une démocratie participative devrait reposer sur la recherche commune du bien 11un démocratie participative se devrait, par exemple, d’auditionner réellement les opposants dans le cadre d’un projet de loi ; d’accueillir une pétition signée par 7 000 000 de personnes, … Les “États généraux de la bioéthique”, il y a quelques années, incarnent, eux, un modèle démocratique très intéressant. Or croyons-nous réellement que le dialogue est la voie de la vérité 12ce dialogue étant d’ailleurs aussi un dialogue avec Dieu ? Acceptons-nous le dialogue simplement comme une concession à l’ère du temps ou bien parce que nous sentons que c’est une exigence évangélique et philosophique ? Si nous y croyons, l’avènement d’une démocratie réellement participative, me semble-t-il, ne saurait nous inquiéter.

 Le salut vient de l’autre, c’est l’expérience de l’amoureux, l’expérience du converti, … que cela devienne l’expérience du twittos et du démocrate.

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. le mot saint en hébreux se dit kadosh, mot qui signifie littéralement séparé
2. désolé Descartes
3. La philosophie contemporaine, la phénoménologie notamment, par l’expérience amoureuse a retrouvé cette vérité, elle parle de destitution de l’ego. Cf. J.L Marion, Levinas, Derrida, J.L Chrétien, …
4. Rien ne ressemble plus à l’expérience amoureuse que l’expérience de Dieu, voir l’abondance du vocabulaire nuptial dans la Bible et chez les saints.
5. les commentaires juifs de la Bible
6. sans tomber, en aucun cas, dans la critique facile du journalisme. Le travail des journalistes n’est en rien remplaçable par celui des twittos. Cependant l’esprit du 2.0 peut surement avoir un effet de « choc en retour » sur la manière de faire du journalisme.
7. Le journalisme ne devrait pas être monologue, il devrait au contraire donner la parole à ce qui est autre, l’inattendu, l’évènement. Sur ce sujet il faut écouter Laurent Beccaria, fondateur de la revue XXI  – http://www.rcf.fr/radio/rcf69/emission/139641/520284 – il décrit comment, avec l’avènement du marketing, on a de plus en plus favorisé un journalisme qui donne à chacun ce qu’il veut entendre, un journalisme qui banni le surgissement de l’altérité.
8. Frédérique Bedos, au Collège des Bernardins le 24 septembre, notait que le “monde” condamné par Jésus dans l’Évangile de Jean correspond en grec au mot cosmos qui pourrait se traduire littéralement par “système”
9. du type : ça fait bien aujourd’hui de parler de vivre-ensemble, c’est politiquement correct, c’est bobo.
10. priez pour moi
11. un démocratie participative se devrait, par exemple, d’auditionner réellement les opposants dans le cadre d’un projet de loi ; d’accueillir une pétition signée par 7 000 000 de personnes, … Les “États généraux de la bioéthique”, il y a quelques années, incarnent, eux, un modèle démocratique très intéressant
12. ce dialogue étant d’ailleurs aussi un dialogue avec Dieu

2 réponses à “Trinité, web 2.0 et démocratie – essai sur le dialogue.”

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS