Dans le monde sans en être

Petit éloge de la violence

Ils sont subtils, leurs vertus ont les doigts fins. Mais il leur manque les poings : leurs doigts ne savent pas s’enfoncer dans les poings (Nietzsche). Une religion du bout des doigts ne prend rien, pas même le royaume de Dieu. Violenti rapiunt illud (Mt 11, 12).

Emmanuel MOUNIER, L’affrontement chrétien.

23 avril dernier, à l’Assemblée Nationale. Les députés viennent de voter le texte de loi du « Mariage Pour Tous ». À quelques mètres de là, sur la pelouse des Invalides, se termine la « Manif Pour Tous » ; la bataille est perdue, pas la guerre. Alors que la plupart des manifestants rentrent tranquillement chez eux, quelques irréductibles, dont je fais partie, restent sur place. Ici ou là des bougies s’allument, on cherche à rejoindre les Veilleurs. L’info passe de bouche en bouche : les Veilleurs sont en train de s’installer au fond de la pelouse, avant le pont. Rapidement entre 1 000 et 3 000 1d’après ce qu’on lisait sur twitter ce soir là jeunes sont rassemblés, assis en silence. L’hymne des Veilleurs semble monter de la terre :

Il disait : « Reprends courage, l’espérance est un trésor »

Les veilleurs luminent, l’espérance est là. Après quelques prises de parole au micro, une chorale entonne la Passion selon saint Jean de Bach.

Au loin, un étrange râlement, bruit de foule en rage. On sait qu’en périphérie des Invalides quelques centaines de jeunes opposants au Mariage Pour Tous (en manque de sensations fortes) veulent forcer les barrages de sécurité, ils hurlent et caillassent les Forces de l’Ordre.

Soudain, scène surréaliste, une volée de ces fougueux, suivie d’une volée de CRS passent à quelques mètres derrière la chorale. Contraste stupéfiant entre ces deux formes d’opposition. Ce soir là, beaucoup ont compris que deux voies s’ouvraient pour la suite.

Choisir la voie des Veilleurs (et autres Écologie Humaine and co.) est-ce cependant devenir un Bisounours ? À leur sujet, on a beaucoup parlé de non-violence. La non-violence est adulée par les uns, critiquée comme n’étant qu’un signe de faiblesse par d’autres.

“Le Royaume des cieux appartient aux violents”

Samson par ChagallJésus a lui aussi son avis sur le sujet :

Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent, le Royaume des cieux est assailli avec violence ; ce sont des violents qui l’arrachent. (Mt 11,12)

La prédication de Jean le Baptiste ouvre l’ère du Nouveau Testament et ainsi ouvre une guerre, une conquête. Il s’agit de conquérir le Royaume et « ce sont les violents qui l’arrachent ». Jésus fait l’éloge de la violence, le Bisounours n’arrivera à rien ; il s’agit de s’emparer du Royaume.

Rappelons aussi cette parole du Christ à l’Église de Laodicé dans l’Apocalypse :

Je connais ta conduite : tu n’es ni froid ni chaud. Que n’es-tu l’un ou l’autre ! Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. (Ap 3, 15-16)

Les mous et les indécis reçoivent de Jésus un blâme. Faut-il donc prendre le glaive ? Non plus :

Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive. (Mt 26,52)

La violence de la charité

De quelle violence s’agit-il alors ? Comment être chrétiens ? Comment être les violents qui s’emparent du Royaume sans prendre le glaive ?

La folie de la foi chrétienne c’est de ne rien renier de ce qui fait l’homme. Dieu n’est pas une projection freudienne du père castrateur, le suivre ne signifie en rien renoncer à ce qui fait notre humanité. Le Verbe de Dieu ne s’est pas fait à moitié homme, il n’a pas été un homme sans fougue, sans désir, sans violence, sans pulsion. Mais il a été un homme dont la fougue, le désir, la violence et la pulsion étaient tout entier orientés vers l’Amour. Dans l’Incarnation rédemptrice, la chair humaine n’a pas souillé sa divinité, mais c’est sa divinité qui a élevé notre chair. Par la folie de son Incarnation Dieu a rendu l’humanité blessée capable de la sainteté. Le Christ, tout en assumant pleinement une nature humaine blessée, a été Saint.

Jésus ne nous a pas sauvé de l’extérieur, il nous a sauvé en vivant lui-même chacune des blessures de notre nature.

Alors la sainteté ne sera jamais une évasion, une sortie de la chair. La conversion n’annule rien de ce qui fait notre être, elle réoriente tout.

Lors d’un stage à l’Arche de Jean Vannier, ce dernier nous disait : « durant ce séjour auprès des personnes handicapées, je vous souhaite de découvrir la violence qu’il y a en vous ». Oui, il y a de la violence, de la fougue, des pulsions en moi. Vouloir étouffer cela, le nier, c’est ne plus vivre. La non-violence peut donc parfois être un endormissement ou pire une amputation de notre humanité. Le véritable défi n’est donc pas d’être des non-violents mais de tourner toute notre violence vers l’amour. Si cette force puissante qui jaillit de nos tripes est utilisée comme carburant de la charité, alors nous serons les heureux violents qui s’emparent du Royaume.  

 La vraie violence est dans la brulante charité, dans l’ardeur incompressible pour le bien, pour le prochain, pour le Christ.

Bonus philo/théo :

Ce que nous venons de rappeler est ce qui différencie profondément la spiritualité chrétienne du stoïcisme. Ce dernier prône l’apatheia, c’est-à-dire l’absence de pathos, de sensibilité. Le stoïcien veut se rendre insensible au monde. Le christianisme, au contraire, propose de transfigurer notre sensibilité et de l’orienter vers l’amour-agapê véritable. Le père George Florovsky, grand théologien orthodoxe, distingue l’ascétisme chrétien de l’ascétisme antique en ces termes 2“Encarnação e Redenção, Folheto Missionario P095m, Holy Trinity Mission. :

“Le premier [l’ascétisme du monde] offre la supériorité, le second [l’ascétisme chrétien] la sainteté. Le premier type d’ascèse consiste à s’échapper, se cacher ; le second propose de se purifier, de conquérir.”

Il ne s’agit pas de se désincarner, d’être libéré des puissances de notre nature humaine (comme si notre nature était intrinsèquement mauvaise, lourde, méprisable), mais de les convertir, de les transfigurer.

L’éloge chrétien de la sensibilité et du corps se manifeste notamment par l’usage du vocabulaire érotique pour parler de l’union à Dieu dans la Bible et dans les écrits des saints. Ou encore par ce que l’on appelle les sens spirituels, Origène et saint Bonaventure (parmi beaucoup d’autres) en effet ne se contentent pas de parler de la béatitude comme vision de Dieu, comme s’il s’agissait d’une réalité qui était purement intellectuelle ; ils la découvre aussi comme une expérience de goûter Dieu. L’union à Dieu est délectation de son amour. Lorsque saint François d’Assise “disait « Jésus » (…) il se passait la langue sur les lèvres comme pour savourer la douceur de ces mots” (1 Cel. 86).

Bonus sexo :

La logique qui veut que le chrétien ne nie pas la violence qui est en lui, mais l’oriente vers la charité est la même logique qui doit animer la continence chrétienne (dans le cadre du célibat consacré ou du célibat avant le mariage). Il ne s’agit pas de nier son désir sexuel, mais de l’utiliser comme un ressort, un moteur pour mieux aimer. Il s’agit de sublimer l’éros en agapê pourrait-on dire, de s’appuyer sur l’énergie du désir pour aimer. Les prêtres ne sont donc pas des castras, mais ils choisissent, par appel du Seigneur, de réorienter ce feu qu’il y a en eux – comme en tout homme – vers une autre finalité.

Bonus gender 3puisque c’est la mode :

Qu’on ait souvent fait de l’Évangile un manifeste de non-violence – croyant qu’il s’agissait de nier la violence en nous et non de la réorienter – explique peut-être pourquoi les hommes (masculins) se sont souvent détournés de l’Église. L’homme est, peut-être, plus pulsionnel et violent que la femme ; l’évangile de la non-violence est pour lui une menace de castration, sa virilité est en danger. Retournant au véritable Évangile, celui de l’Incarnation, nous trouverons sûrement la voie d’un christianisme véritablement viril, de la violence pour le Royaume. 4Pour un manifeste en faveur d’un christianisme viril, je vous conseille “l’affrontement chrétien” d’Emmanuel Mounier aux Editions du Seuil.

Benoît

 

Notes :   [ + ]

1. d’après ce qu’on lisait sur twitter ce soir là
2. “Encarnação e Redenção, Folheto Missionario P095m, Holy Trinity Mission.
3. puisque c’est la mode
4. Pour un manifeste en faveur d’un christianisme viril, je vous conseille “l’affrontement chrétien” d’Emmanuel Mounier aux Editions du Seuil

7 réponses à “Petit éloge de la violence”

  1. JB

    Bonjour,

    “les violents s’emparent du royaume des cieux”
    Cette phrase ne s’interprète pas seulement comme vous le faites, mais peut aussi désigner les pharisiens continuant à attaquer et à démolir la vérité, emprisonnés qu’ils sont dans leur schéma de pensée tout prêts. Auquel cas, ça a le sens exactement inverse de ce que vous suggérez et la violence est là condamnée. J’avais le même avis que vous jusqu’à une discussion féconde sur le sujet avec un prêtre.

  2. Benoit

    Bonjour, merci pour votre commentaire.

    C’est en effet dans l’essence même des Écritures (et plus largement de tout texte) d’ouvrir à plusieurs lectures (lire à ce sujet Ricoeur ou Origène, ou les deux 😉

    Reste que ce verset a été très souvent interprété par les Pères de l’Église et par la Tradition comme une invitation à l’ascèse (violence spirituelle) pour entrer dans le Royaume : partir au désert, jeuner, donner son argent aux pauvres …
    Le lisant aujourd’hui on se doit donc de prendre en compte toutes ces lectures qui nous précèdent.

    Reste enfin que même si l’on comprend ce verset comme vous le suggérer – ce qui est une lecture tout à fait légitime -, le fond de notre propos sur la violence demeure valable.
    La dynamique de l’Incarnation consiste à nous sauver en réorientant ce qui est en nous, non en le détruisant. Le Verbe n’a pas fait surgir une nouvelle espèce pour remplacer l’humanité déchue ; il a assumé l’homme blessé, il s’est incarné, il a rempli les plus obscures profondeurs de l’humanité de sa propre divinité. Ainsi la conversion n’est pas destruction, mais bien “conversio”, c’est-à-dire réorientation.

  3. Sébastien

    C’est peut-être une évocation des persécutions et du martyre auxquels s’exposent ceux qui proclament le Royaume de Dieu. Du moins c’est ainsi que l’interprète Anselm Grün dans son livre sur l’évangile de Matthieu. Relisons le verset dans son contexte initial :

    “Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent le Royaume des Cieux souffre violence, et des violents s’en emparent. Tous les prophètes en effet, ainsi que la Loi, ont mené leurs prophéties jusqu’à Jean. Et lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Elie qui doit revenir.” (Mt 11, 12-14)

    L’annonce de l’Evangile ne va pas sans opposition, comme le montrent l’exemple de Jean et des prophètes de l’Ancien Testament. Et aussi le sacrifice de Jésus-Christ sur la croix. Le festin du Royaume n’est pas un dîner de gala.

    Cette interprétation n’invalide pas la précédente (celle qui y voit un sens ascétique), elle apporte une richesse supplémentaire à ce passage de la Bible.

    On dit bien que la prière est une violence faite à Dieu. Ce type de violence, Dieu ne le condamne pas mais il l’approuve. C’est la violence des hommes (entre eux) qui suscite sa réprobation.

  4. Benoit

    Merci pour le lien.

    Je tiens cependant à préciser que je ne dis en aucun cas que les Veilleurs sont des bisounours. J’ai encore veillé avec eux récemment.

    Je questionne l’expression (et l’attitude intérieure qu’elle implique) de “non-violence”, c’est tout.

    Je suis persuadé que les veilleurs vivent leur engagement non comme une amputation, mais bien comme l’orientation de tout leur être vers la charité. La production culturelle (particulièrement mise en valeur par les veilleurs) est en effet une expression de cette conversion de la violence.

    Au contraire même je suis persuadé que les veilleurs sont la juste alternative entre : la violence agressive des uns (cf. ce fameux 23 avril) et le désengagement des autres.

  5. Wilhelm

    Merci de ta réponse, Benoit. Par mon ajout, je ne souhaitais en aucun cas te reprendre, mais bien compléter tes propos de plusieurs textes que nous avons publiés sur le sujet.

    Je pense notamment à l’un d’eux (en lien sur mon profil), fruit d’un très long entretien -sur plusieurs jours- avec Jordane (merci encore à elle pour ça): ce texte, sous forme d’interview, évoque justement le rapport intérieur à la non-violence, et détaille les différentes réactions (attitudes) possibles face à l’agression.

    Bref, il tente de décrire, ce que tu expliques dans le corps de ton article. C’est à ce titre que je souhaite le mentionner tout particulièrement.

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