Dans le monde sans en être

Les doux accrocs du dialogue entre cathos

Boxe-francaise

Heureux ceux qui s’aiment assez pour savoir se taire ensemble” (Charles Péguy)

Des débats politiques ou sociétaux aux querelles liturgiques, les catholiques excellent parfois dans l’art de l’étripage fraternel. Ce qui est déjà triste dans la société devient plus terrible encore, plus infamant dans l’Eglise. Parce qu’il s’agit d’Eglise. Pourquoi semble-t-il plus facile de discuter avec un bouddhiste de Dharamsala qu’avec son voisin du bout-du-banc ? Peut-être accepte-t-on plus facilement les différences du premier comme point de départ d’échanges constructifs, alors que celles du second agacent, font peur. Comme s’il ne s’agissait pas, là aussi, de construire ! Et l’on attend du catho qu’il entre sans discussion dans les cases que le plan paroissial a soigneusement préparé pour lui… C’est une tendance fâcheuse, mais très humaine, que de vouloir rassembler tout le monde dans la même chapelle sous prétexte d’appartenir à la même Eglise. Mais s’il y a un seul Credo, en revanche, il y a bien « plusieurs demeures dans la maison de mon Père » !

Contre le parti de la paix mondaine

L’Université européenne assomptionniste 1L’université européenne assomptionniste (UEA) a rassemblée près de 300 personnes du 21 au 25 août 2013 sur le domaine de Valpré, à Ecully (Rhône). Etaient proposés aux participants des conférences, des ateliers et des débats autour de la question du dialogue. Retrouvez l’ensemble de ces travaux sur : http://2013.uea-assomption.cef.fr/, qui s’est tenue en août dernier, a consacré toute une  table ronde à la question du dialogue entre catholiques – preuve que le sujet soulève bien des difficultés… Parmi les intervenants, Jean-Baptiste « de sensibilité traditionnelle », et Sophie plus habituée à « la table des chrétiens de gauche », ont témoigné de leur amitié construite au-delà de leurs divergences. Leur relation avait pourtant débuté « en s’excommuniant l’un l’autre sur les réseaux sociaux » selon leurs termes. Elle s’est façonnée, avec le temps, en « quête de dialogue ». « Aujourd’hui, nous ne sommes pas d’accord sur grand-chose, mais nous sommes en vérité l’un devant l’autre » ont-ils assuré, tout sourire.

Etre en vérité les uns envers les autres, voilà ce qui nous importe. Le dialogue ne fait pas le compromis. Et c’est tant mieux ! Il ne s’agit pas de gommer les différences, mais, au contraire, de les affirmer, de les exposer au grand jour. Dialoguer, a résumé le philosophe Jean-Noël Dumont lors de cette même université, « ce n’est pas demander à être toléré, mais espérer être compris ». C’est aussi rechercher le beau en l’autre, et bien plus que cela encore : le voir comme un chercheur de vérité et désirer la part qu’il détient. C’est aimer son cheminement et s’attarder sur le meilleur.

Nous comprenons alors que l’urgence n’est pas tant dans le dialogue que dans l’amour du prochain. A partir de là, on peut ne plus concevoir le désaccord comme un échec, comme nous l’enseigne l’amitié entre Jean-Baptiste et Sophie. Paradoxe très chrétien : il serait même possible d’aimer son frère tout en ne le supportant pas ! C’est que, voyez-vous, nous voulons la communion dans le Christ, pas une paix mondaine. « Le parti de la paix mondaine n’a pas de pires ennemis que les apôtres de la béatitude » confie Hadjadj… Aimer en vérité, c’est accepter que l’autre soit aimable pour autre chose que les seuls point communs dont il témoignerait. De là se bâtit l’Eglise, dans sa diversité et la multiplicité de ses visages.

L’Eglise polychrome : chance ou problème ?

La question du dialogue entre cathos n’a finalement de sens que si nous – et nos évêques devant nous – répondons à cette question : l’Eglise polychrome est-elle une chance ou un frein pour annoncer l’Evangile ? Bien des diocèses semblent avoir coché la deuxième case, prônant l’uniformisation des pratiques à grand coup de plans pastoraux. Les couloirs vides de leurs séminaires témoignent aujourd’hui de la stérilité de ce choix. D’autres considèrent la diversité comme une richesse et osent mettre au service de leur mission les charismes propres des prêtres et des fidèles. A Fréjus-Toulon, par exemple, cela passe par l’accueil de communautés variées telles que Saint-Martin, Communion et Libération ou Point Cœur, et par l’encouragement d’intuitions comme celle des « assemblées du réveil », du père Jean-Michel Tour, ou bien des Missionnaires de la Miséricorde divine, qui allient le latin à la louange… Les détracteurs parlent de « diocèse poubelle » plutôt que de polychrome. Mais je vous le demande, Messeigneurs, avez-vous déjà vu d’aussi fécondes poubelles ? Ouvrons les yeux : où sont les signes de vie aujourd’hui dans l’Eglise ? Ne nous appartient-il pas d’y puiser nos forces, quitte à faire le pari de l’autre ?

Osons répondre à l’invitation du pape François, mettons « la pagaille dans les diocèses » ! Certes, ce chemin n’est pas le plus facile – mais qui a dit qu’il devait l’être – et demande aux pasteurs de composer avec toutes leurs brebis. D’où l’intérêt de la rencontre et du dialogue, à condition de ne pas en faire la fin de toute chose. Et de garder à l’esprit ce cahier des charges : non seulement il n’est pas obligatoire de s’entendre (Dieu merci !), mais les inéluctables grincements sont autant d’occasions de grandir ensemble et d’affermir les liens. Sans connaître l’entente parfaite, Pierre et Paul n’ont-ils pas réussi à œuvrer ensemble ? Cela vaut pour l’Eglise comme pour le reste de la société, comme l’ont médité les Veilleurs devant la corderie royale de Rochefort, au premier soir de leur marche estivale : « pour avoir un lien, il faut deux bouts, distants, différents, reliés… Et le lien suppose une tension. Les liens, comme les brins composants une corde, ont besoin de contacts et de frictions pour tenir solidement et renforcer la corde ».

Au fond, ce qui est fou avec le dialogue, c’est qu’en le pratiquant, on découvre que l’unité est un miracle et va bien au-delà de nos différences. Elle n’est pas tant quelque chose à construire, à fabriquer qu’à reconnaître. Et elle nous est confiée comme un bien fragile à faire fructifier.

Joseph Gynt

Notes :   [ + ]

1. L’université européenne assomptionniste (UEA) a rassemblée près de 300 personnes du 21 au 25 août 2013 sur le domaine de Valpré, à Ecully (Rhône). Etaient proposés aux participants des conférences, des ateliers et des débats autour de la question du dialogue. Retrouvez l’ensemble de ces travaux sur : http://2013.uea-assomption.cef.fr/

2 réponses à “Les doux accrocs du dialogue entre cathos”

  1. ThéophileR

    Un article très bien venu, bravo et merci.

    Une erreur cependant : L’article oubli complètement de préciser qu’il ne faut pas parler aux cathos qui adhérerait au moins en partie aux idées de Dieudonné ! (Humour)

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