Dans le monde sans en être

Démocratie chrétienne ou démocratisme ?

« Le pire des régimes… à l’exception de tous les autres », disait Churchill à propos de la démocratie. Avec son humour britannique, le célèbre Premier ministre nous met devant une évidence : il n’existe aucun régime politique parfait, mais la démocratie est peut-être le moins mauvais de tous.

Certes, il a incontestablement raison, car rien n’est infaillible sur Terre et tout est limité, à commencer par l’être humain. Mais cela ne nous empêche pas de reconnaître les grandes qualités de la démocratie et même de la défendre avec pugnacité. Pourquoi ? Parce qu’elle peut être le meilleur cadre pour la recherche du bien commun… à condition toutefois de ne pas se laisser déborder par ses limites.

L’article de Benoît sur le dialogue et la démocratie illustre parfaitement les qualités de ce régime. La démocratie n’existe que par le dialogue. Dans une démocratie on « parlemente », que ce soit durant une campagne électorale, pendant une concertation avec les citoyens et, bien sûr, au Parlement, qui est au cœur d’une démocratie représentative.

Les propos de Benoît sur la démocratie renvoient à une vision purement chrétienne de la démocratie. Et ne nous méprenons pas, il ne s’agit pas d’un régime chrétien dans la forme, avec une religion d’état, mais d’un régime chrétien dans sa substance, dans son principe : le dialogue, le respect, le service du bien commun. En 1848, un des premiers catholiques à prendre position pour la démocratie, Frédéric Ozanam, qualifiait la devise « Liberté, égalité, fraternité », « d’avènement temporel de l’Evangile ». Ozanam voyait dans la démocratie un régime fondé sur le service mutuel, sur l’union entre les hommes. La démocratie selon Ozanam n’est pas une démocratie socialiste où tout appartient à l’Etat, où il n’y a plus de famille ni de propriété privée au profit d’un Etat tout-puissant. Elle n’est pas non plus une dictature de la majorité, où tout serait possible pour ceux qui obtiennent le pouvoir.

Non, Ozanam envisageait une démocratie construite autour de la notion de droit naturel, qui prend la forme de droits immuables inscrits dans la constitution. Il voulait une démocratie fraternelle d’hommes se servant mutuellement, dialoguant dans le respect, la liberté et la justice. Une démocratie construite autour de la liberté de chacun, de la liberté des familles et de la propriété privée, sans laquelle le principe de subsidiarité ne peut exister. Mais aussi une démocratie d’hommes égaux en droits, condition élémentaire d’un vrai régime démocratique. Ozanam concevait la démocratie comme l’union des classes sociales, comme une fraternité des hommes qui serait le remède à la lutte des classes, un des grands maux de son temps.

Cette vision de la démocratie, est la démocratie chrétienne. Frédéric Ozanam est un de ses fondateurs, et ses continuateurs sont très nombreux. Par exemple le philosophe Jacques Maritain ou encore l’homme d’état Robert Schuman. Dans son livre « Pour l’Europe » Robert Schuman nous donne une définition de la démocratie : « Ce qui caractérise l’Etat démocratique ce sont les objectifs qu’il se propose et les moyens par lesquels il cherche à les atteindre. Il est au service du peuple et il agit en accord avec lui. » Et plus loin il ajoute : « La démocratie doit son existence au christianisme. Elle est née le jour où l’Homme a été appelé à réaliser dans sa vie temporelle la dignité de la personne humaine, dans la liberté individuelle, dans le respect des droits de chacun et par la pratique de l’amour fraternel à l’égard de tous. » Ce petit recueil de conférences de Robert Schuman est extrêmement instructif sur la Démocratie-chrétienne, il résume très bien la doctrine de cette famille. Enfin, nous pouvons citer le philosophe (non chrétien) Bergson : « La démocratie est d’essence évangélique ».

La démocratie occidentale moderne est donc chrétienne dans son essence, même si ses premiers promoteurs étaient pour beaucoup non chrétiens. Beaucoup considèrent qu’elle est une conséquence de la culture chrétienne de l’Europe, ce qui est une hypothèse fort intéressante.

Mais surtout, nous devons aux démocrates chrétiens d’avoir réalisé une « évangélisation civique », d’avoir su insuffler l’évangile dans les institutions démocratiques.

Ce beau portrait est pourtant en demi-teinte car la démocratie a aussi ses limites. En effet, dans notre société fortement déchristianisée nous voyons la fin des notions de « loi naturelle » et celle, juridique, de droit naturel. Désormais, tout semble pouvoir être légiféré. Le débat sur le mariage pour tous en est la triste illustration. Thibaud Colin, philosophe opposé au mariage pour tous, décrit très bien cela dans son livre « les lendemains du mariage gay » et il qualifie cette idée de « démocratisme ».

Ainsi tout semble pouvoir faire l’objet d’une loi, sans limite, sans interdit. Le sénateur socialiste, Jean-Pierre Michel a même dit, à ce même Thibaud Colin en audience au sénat, que le fondement de la loi est le rapport de force… selon le principe marxiste de la législation. La loi du plus fort serait-elle la meilleure ? Voilà une vision de la démocratie qui est l’inverse de la démocratie chrétienne. Nous passons du service de tous, à commencer par le plus faible à la loi du plus fort ! Nous passons du dialogue au rapport de force !

Et ce rapport de force a eu lieu : les opposants ont été bâillonnés après avoir été considérés comme des homophobes, et la police s’est chargée de réprimer les manifestants. Aucun dialogue possible, seulement un bras de fer inégalitaire.

Où étaient la liberté, l’égalité et la fraternité ?

Je reste intimement convaincu que la vision chrétienne de la démocratie est d’actualité. Alors que le démocratisme s’installe, que nous entrons dans une société post-démocratique avec la mondialisation et le rôle de plus en plus important des multinationales, nous avons plus que jamais besoin de ce regard démocrate-chrétien sur la politique.

A méditer !

Charles Vaugirard

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