Dans le monde sans en être

Considérations kérygmatiques sur la pastorale française

De la nouvelle évangélisation comme première évangélisation.

Le plus important est la première annonce : “Jésus Christ t’a sauvé !”

Pape François, Interview pour Civita Cattolica.

évangélisation de rue

évangélisation de rue

À 17 ans, commençant à me poser des questions sur la foi, comme des milliers d’autres j’ai tapé Jésus sur Google. Il y avait de tout 1la situation n’a globalement pas changée : des sites musulmans, des sites protestants évangéliques, des sites parodiques et enfin quelques sites catholiques. Sur ces derniers ne cherchez pas d’annonce de la foi, vous trouverez les informations sur le dernier conseil économique du groupement Saint-Michou du secteur pastoral II du doyenné de Blède-sur-mer ; vous trouverez la dernière mise au point des évêques sur telle ou telle question de société ; vous trouverez toute les informations pour réaliser le livret de baptême de votre petit bout de choux…
Pour ce qui est de l’annonce de l’Évangile ? Pas la peine, tout le monde connaît déjà. C’est du moins le principe qui semble encore gouverner la pastorale en France.

Par chance, il y a nos frères évangéliques : et sur TopChretien.com et connaitreDieu.com j’ai appris l’essentiel de la foi chrétienne ! Par chance, il y avait dans la bibliothèque de mes parents la puissance de la louange, écrit par le Pasteur Merlin Carothers, c’est en lisant ce livre que pour la première fois en 17 ans (dont de nombreuses années d’éveil à la foi, de caté puis d’aumônerie) j’ai reçu l’annonce du Kérygme.

Retour au Kérygme

Le quoi ? Kérygme (Kerugma) est un mot grec que l’on trouve dans les lettres de saint Paul, il se traduit par “proclamation” ou “annonce à haute voix”. Bref : le cri de victoire du chrétien, le cœur du message.
J’ai aujourd’hui 25 ans et je pense pouvoir compter sur les doigts de la main (allez, les deux mains peut-être)) les homélies que j’ai entendues en milieu catholique parlant du kérygme 2exception faite de mon année au Brésil, les catholiques brésiliens sont eux très kérygmatiques. Dès mon premier jour là-bas j’ai été marqué par la place du Kérygme dans la vie et la prédication au Brésil. À l’inverse, dans les milieux protestants évangéliques 3et sur le web évangélique cette annonce est omniprésente, centrale.
Chez les catholiques, on part du présupposé que c’est déjà acquis. On oublie, d’une part, que ça ne peut être acquis si personne n’en parle jamais ; et que d’autre part ce n’est jamais acquis une fois pour toutes, que c’est le cœur de notre foi, que ça devrait être au cœur de chaque prise de parole sur l’Évangile.

Une belle homélie, une vraie homélie doit commencer avec la première annonce, avec l’annonce du salut. Il n’y a rien de plus solide, de plus profond et sûr que cette annonce.

Pape François, Interview à la revue ETVDE.

Dans l’expression « nouvelle évangélisation » utilisée par nos trois derniers papes, on se fixe trop souvent sur l’adjectif « nouvelle », y voyant la nécessité de moderniser les “moyens” de l’annonce.  Il faudrait cependant noter que la plupart des textes du Magistère qui parlent de « nouvelle évangélisation » en parle comme d’un retour à une « première annonce ». La nouvelle évangélisation consiste à réitérer la première annonce, l’annonce fondamentale ! Dans la formule « nouvelle évangélisation », il faudrait s’arrêter un peu plus sur « évangélisation ». L’Évangile (en grec evangelion) c’est la Bonne Nouvelle. Quelle est cette Nouvelle ? Quelle est cette Annonce ? Ce Kérygme ?
Pour que l’évangélisation soit nouvelle, il faut qu’elle retourne à l’Évangile, au cœur du cœur, au noyau dur … il n’y aura pas de nouvelle évangélisation sans cela.

Pour vous faire prendre conscience de la faiblesse de l’annonce du kérygme en France, je voudrais vous partager une expérience. J’ai eu la chance de vivre au Brésil pendant un an et chaque fois que j’ai demandé à un brésilien : « Pourquoi croyez-vous en Dieu ? », la réponse était la même : « J’ai besoin d’un Sauveur ». Alors maintenant réfléchissons. Posons-nous pour nous-mêmes cette même question ; posons-la dans nos paroisses. Quelles seront les réponses ? « Parce que ça m’aide à être meilleur » ? « Car ça me rend heureux » ? C’est un début me direz-vous, mais ça manque tout de même sacrément de souffle, non ?

Quel Kérygme ?

Je voudrais que nous nous posions encore une question (et que nous la posions dans nos paroisses) pour voir où nous en sommes de notre propre évangélisation : Qu’est-ce qui fera que nous irons au Paradis ou non ? Certains répondrons : nos actions et notre amour ; d’autres : la bonté de Dieu. Combien d’entre vous ont répondu « la Croix de Jésus » ?!

Voilà, nous y sommes, le kérygme a été oublié !
Comment un catholique peut-il croire qu’il va mériter le salut par ses œuvres ? N’a-t-il jamais ouvert les épitres de Paul 4hélas c’est peut-être le cas ?

Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des oeuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier. (Ep 2, 8-9)

C’est la grâce qui nous sauve !

Pour ceux qui ont répondu “la bonté » ou « l’amour de Dieu », oui mais comment ? Concrètement ? Dieu nous pardonne de loin ? Les catholiques, nous ne sommes souvent que des théistes croyants en une entité divine bienveillante. L’affirmation « Dieu est amour » a été tellement assimilée qu’on a oublié de s’en émerveiller. Bon, et puis : Dieu est amour, mais en même temps ça doit pas être trop dur pour lui car finalement… on est pas si méchant, on est même plutôt bons nous aussi. De “Dieu  pardonne” on est passé discrètement à “Dieu n’a pas vraiment besoin de nous pardonner, car au fond on n’est pas si mauvais”. Bref, on garde une bonté de Dieu – vague – et on fait une théologie dans laquelle finalement on n’a plus véritablement besoin de sauveur. « c’est donc que le Christ est mort pour rien. » (Ga 2,21) … Gloups…

L’Évangile dit bien autre chose. Notre Dieu n’est pas une vague entité sympa. Notre Dieu est Trinité, notre Dieu s’est Incarné, Jésus – Verbe fait chair – est mort sur la Croix pour nous sauver de notre péché ! Voilà ce que dit la Parole.
Tant que l’on n’annonce pas ça, on n’annonce pas l’Évangile, on n’évangélise pas.

Voilà donc notre kérygme : la grâce, accueillie par la foi, nous sauve. Nous sauve de quoi ? Du péché qui nous condamne clairement. Sans la grâce, il n’y a pas l’ombre d’un doute, aucun de nous ne mérite le ciel, nous sommes tous sous le joug de la même condamnation. Nous avons donc radicalement besoin d’un Sauveur !

La justice de Dieu s’est manifestée (…) justice de Dieu par la foi en Jésus Christ, à l’adresse de tous ceux qui croient – car il n’y a pas de différence : tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu – et ils sont justifiés par la faveur de sa grâce en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus : Dieu l’a exposé, instrument d’expiation par son propre sang moyennant la foi. (Rm 3, 21-25)

Par toute sa vie offerte, et donc par sa mort où son offrande est portée à l’ultime, Jésus nous sauve ! Nos péchés, qui nous privent de la Gloire de Dieu, sont pardonnés par son sang. Il a payé pour nous, il a pris sur lui notre condamnation !
Si nous pouvons nous approcher du Père, ce n’est en aucun cas par nos mérites, ou parce qu’au fond nous ne sommes pas si mauvais que ça, c’est parce que Jésus a pris sur lui notre faute ! Écoutons saint Paul, une fois de plus :

Vous qui étiez morts du fait de vos fautes et de votre chair incirconcise, Il vous a fait revivre avec lui ! Il nous a pardonné toutes nos fautes ! Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire ; il l’a supprimée en la clouant à la croix. (Col 2, 13-14)

Jésus a cloué notre dette sur la Croix !

Vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches, grâce au sang du Christ. (Ep 2,13)

(Re)Découvrir cette annonce peut changer notre vie et la vie de notre Église. Voir en face que je suis pécheur et que j’ai besoin d’un sauveur est libérateur (et non culpabilisateur), quoi de plus beau que de se savoir misérable mais aimé d’un amour miséricordieux ? Quoi de plus beau que de pouvoir dire avec saint Paul : « Le Christ m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20) ? Amour immense qui ne m’aime pas pour mes mérites mais gratuitement ! Amour qui me libère de toute tentation de séduction, de me faire beau, d’avoir l’air d’un mec bien. Devant lui, plus besoin de masque, plus besoin de performances, de capacités, de réussite, de succès : il m’aime et c’est tout. La sainteté n’est plus conquête, mais abandon. Je suis paumé ? Je ne sais plus où j’en suis ? Je ne trouve pas ma vocation ? Je chute tout le temps dans le même péché ? Peu importe : il m’aime !

Désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. A cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui, n’ayant pas comme justice à moi celle qui vient de la Loi, mais celle par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi. (Ph 3, 8-9)

L’urgence de la mission : le salut de mes frères

Cette découverte est explosive, si je découvre mon péché et mon Salut – Jésus – ; je découvre du même coup l’urgence du salut de mes frères ! Voilà le véritable moteur de la mission !
On n’annonce pas l’évangile pour apporter « un petit plus » dans la vie de nos contemporains ! Trop souvent nous réduisons notre annonce de l’Évangile à : “Jésus me rend heureux”. Ça peut facilement devenir un christianisme hédoniste ! Jésus devient un coach en développement personnel. Ce qu’il faut annoncer c’est que Jésus m’ouvre le ciel ! Jésus me pardonne et me sauve ! Certains, même après avoir accueilli la foi en Christ, peuvent être dépressifs ou gravement malades ; l’Évangile n’est pas un médicament 5sans nier bien sûr l’importance des guérisons dans l’annonce de l’Évangile. Le cœur du message n’est pas : “Crois en Jésus et tout ira bien pour toi, tu auras toujours le sourire” ; le cœur c’est : “Même dépressif, même cloué au lit avec une leucémie, Jésus t’aime et t’offre sa vie sur la Croix, ainsi même là tu peux être saint ! Tu peux être saint et dépressif, saint et malade psychiatrique 6cf. le bienheureux Louis Martin ! Saint même en étant un pauvre type, même en n’étant qu’un pauvre étudiant qui traîne sur cahierslibres.fr ; saint en étant toi-même, mais toi-même aimé follement par Jésus.”

Un recentrement sur le Kérygme, c’est-à-dire sur le mystère de notre rédemption, serait un renouveau explosif de la théologie et la pastorale. Le jour, par exemple, où l’on mettra la Croix au cœur de notre foi, on comprendra bien mieux l’importance de la Messe où sacramentellement nous sommes transportés au pied de la Croix où avec le Centurion, bien que coupable devant Dieu nous reconnaissons « vraiment cet homme est le Fils de Dieu » (Mc 15, 39).

La prochaine fois que l’on vous demandera de parler de votre foi :
– parlez du salut en Christ 😉

 

Bonus biblique :

(Re)Lisons le chapitre 53 du prophète Isaïe dans lequel le Nouveau Testament reconnaît une annonce de la mort et de la résurrection du Christ :

Icône Sinaï, Xe s.« Qui a cru ce que nous entendions dire, et le bras du Seigneur, à qui s’est-il révélé ?
Comme un surgeon il a grandi devant lui, comme une racine en terre aride; sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelquun devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas.
Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à tous. Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement il a été saisi. Parmi ses contemporains, qui s’est inquiété qu’il ait été retranché de la terre des vivants, qu’il ait été frappé pour le crime de son peuple? On lui a donné un sépulcre avec les impies et sa tombe est avec le riche, bien qu’il n’ait pas commis de violence et qu’il n’y ait pas eu de tromperie dans sa bouche. Le Seigneur a voulu l’écraser par la souffrance; s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté du Seigneur s’accomplira.
A la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes.
C’est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les criminels, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels. » (Is 53, 1-12)

 

Pour aller plus loin :

Sur ce sujet, je vous conseille un très bobijuduvaln livre de théologie (accessible à tous) qui revient sur l’essoufflement missionnaire de la fin du XXe et le relie avec l’abandon de la thématique du souci des âmes (urgence du salut) :   Faut-il encore se soucier du salut des âmes ? l’urgence de l’évangélisation, Père Denis Biju-Duval, Coll. IUPG; Ed. de l’Emmanuel, 2012.

 

 

Benoît.

Notes :   [ + ]

1. la situation n’a globalement pas changée
2. exception faite de mon année au Brésil, les catholiques brésiliens sont eux très kérygmatiques. Dès mon premier jour là-bas j’ai été marqué par la place du Kérygme dans la vie et la prédication au Brésil
3. et sur le web évangélique
4. hélas c’est peut-être le cas
5. sans nier bien sûr l’importance des guérisons dans l’annonce de l’Évangile
6. cf. le bienheureux Louis Martin

8 réponses à “Considérations kérygmatiques sur la pastorale française”

  1. Basta

    Je n’ai rien à dire de plus, c’est tout simplement excellent. Merci @Benoit

  2. BoB

    Uhm, le symbole des apôtres fait partie de chaque messe… plus kérygmatique ca va être dur, non ?

  3. Benoit

    En effet Bob, la liturgie est toute entière kérygmatique. La messe n’est rien d’autre que l’actualisation du Kérygme : Jésus Crucifié et ressuscité rendu présent sur l’autel.

    Reste tout le blabla (les “monitions” comme dit le missel) que l’on met autour et qui lui l’est souvent beaucoup moins.

  4. Domy

    Reste tout le blabla, effectivement!

    Le blabla consistant à prêcher l’évangile vu de sa paroisse. La Tradition prenant le pas sur l’ Evangile au service de l’institution. Personne n’y échappe.
    À quand la restauration de l’Evangile revisitant les différentes traditions ecclésiales à l’image des Béréens n’hésitant à se remettre en question pour ne reconnaitre que le messie attendu?

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