Dans le monde sans en être

Au sommet de moi, il y a toi

« Dans l’âme, en effet, se trouvent de nombreuses puissances d’appréhension: la sensation, l’imagination, l’estimation et l’intellection, qu’il faut toutes abandonner. Au sommet est l’union d’amour qui les transcende toutes. »   

Saint Bonaventure, Collationes in Hexaëmeron., II, 29.

La finesse psychologique 1psychologie n’a pas ici son sens moderne mais désigne un regard attentif sur les mouvements de l’âme. des moines de l’époque médiévale a identifié deux dynamismes de l’âme : celui de l’intelligence (lié à la puissance intellective de l’âme) et celui de l’amour (lié à la puissance affective de l’âme) 2On trouve cette distinction au moins à partir de Hugues de Saint Victor (1096-1141) et Guillaume de Saint-Thierry (1075-1148) .

Le dynamisme de l’intelligence va du sujet pensant vers l’objet pensé. L’esprit vise et saisit la réalité extérieure pour la rapporter en lui-même. Dans ce dynamisme, c’est le sujet – l’ego – qui domine, le sujet vise l’objet et le constitue (= le conçoit, le comprend) à partir de lui-même. [d’où la possibilité du drame rationaliste : une raison qui se croit absolue].

Dans ce dynamisme le primat est donné au Même 3sur le sens de l’expression “le Même” et plus de l’expression “l’Autre” voir notre article “le même et l’autre – l’homo et l’hetero” , à l’Identique, je comprend l’autre à partir de moi (du coup souvent je ne le comprend pas, car il n’est pas moi), je cherche à réduire l’ensemble du monde (que je vise par mon intelligence) à ce que je suis, je cherche à le faire rentrer en moi.

l’Amant et l’Aimée chez Chagall.

Le dynamisme de l’amour, lui, est “renversé” (et renversant) par rapport à celui de l’intelligence. Ce mouvement ne part plus du sujet ; au contraire c’est l’objet aimable – l’aimé – qui provoque le sujet aimant – l’amant -. L’aimé déclenche en l’amant une inclination, une gravité, qui l’attire vers lui. Ce n’est plus le sujet qui vise l’objet et le rapporte à lui ; mais le sujet – l’amant – qui est visé par l’objet aimé – l’aimé -, alors l’aimé s’installe dans l’amant, l’aimé tire l’amant de son replis sur lui-même et installe en lui l’amant. Dans ce dynamisme le sujet n’a plus l’initiative, il ne fait que consentir à cette attraction. Il ne saisit plus, il est saisi. L’amant est sujet, certes, mais au sens d’assujetti. La suffisance de l’égo est comme mise en branle par le surgissement de l’aimé. Il n’est plus maître. Dans la phrase je suis amoureux, je est certes le sujet grammatical, mais il n’est pas le sujet réel du dynamisme à l’oeuvre. Je suis amoureux mais c’est pas moi qui aime, c’est toi qui me fait t’amourer ; se serait peut-être la forme passive qui serait la plus adéquate pour le dire : je suis amouré par toi.

L’amour a donc la capacité incroyable de désabsolutiser l’égo. L’égo solitaire, surplombant le monde de son regard, se découvre lui-même regardé et ça change tout ! Lorsqu’il se laisse prendre par le dynamisme de l’amour l’égo découvre qu’il n’est pas premier, qu’il dépend d’un autre, s’il aime c’est parce qu’un autre, qui est aimable, l’attire.

Dans ce dynamisme le primat est à l’Autre, puisque ce n’est plus moi qui saisit, mais moi qui suis saisi, je ne réduis plus le monde à ce que je suis, je ne cherche plus à faire entrer l’autre dans mon esprit, l’Autre n’est plus réduit au Même, l’altérité est respectée.[ce dynamisme de l’amour, c’est, je crois, ce que la phénoménologie française à redécouvert sous le nom d'”intentionnalité inverse”]

L’amour est donc clairement l’antidote à toute illusion de toute puissance, l’amour me révèle que je ne suis pas premier, pas seul, je ne suis pas le TOUT ; je suis regardé, visé, aimé, par d’autres.

Pour les médiévaux toutes choses étant créées par l’amour de Dieu, toutes choses sont aimables, toutes choses peuvent déclencher en moi le dynamisme de l’amour. La beauté d’un arbre peut provoquer en moi ce mouvement, je peux être saisis par cet arbre  – et ainsi l’accueillir dans son originalité, son altérité – au lieu de simplement le viser en lui attribuant d’office une utilité pratique (me protéger du soleil, me donner du bois pour le feu, …) passant ainsi à coté de cet arbre précis, le confondant sous le concept générique d’arbre avec tous les autres arbres de la terre.  Toutes choses peuvent donc me rappeler que je ne suis pas tout puissant, que le monde ne se réduit pas à moi.  … que les arbres me regardent ce n’est pas simplement l’expérience des médiévaux, c’est aussi celle de tous les artistes qui ont peint des paysages.

saint Bonaventure, le Séraphin de l’École.

Saint Bonaventure (1221-1274, franciscain, philosophe, théologien et mystique), dit le Docteur Séraphique, a eut l’intuition géniale de penser que le sommet de l’âme – apex mentis – n’est pas la faculté de l’intelligence, mais celle de l’amour. 

Que la pointe de l’âme humaine soit la faculté d’aimer permet à Bonaventure d’affirmer la possibilité d’une connaissance (mystique) de Dieu : là où le sujet ne peut saisir Dieu (par l’intelligence) il peut être saisit par Dieu (par l’amour) 4C’est ce qu’on trouve dans son Collationes in Hexaëmeron.

Le Docteur Séraphique pense donc l’affection comme étant la cime de l’âme pour éclairer la relation de l’homme à Dieu. Il me semble que cela à une conséquence énorme [et jusque là passée inaperçue ?] sur l’anthropologie.

 

Si le sommet de mon âme – c’est-à-dire ce qui m’est le plus propre – c’est la faculté d’aimer – c’est-à-dire ce dynamisme dans lequel je ne suis puis le maître mais au je suis ouvert et assujetti à l’autre – cela signifie que ce qui m’est le plus intime c’est l’autre ! Ce qui m’est le plus intime, le plus propre, c’est d’être affecté par l’autre, d’être saisi par l’autre, d’être désarmé par l’autre. Ce qui me fait comme individu c’est toi. Le sommet de mon âme, ce n’est pas moi, c’est toi, c’est Toi. 

On découvre ici une unité profonde qui unit les hommes entre-eux sans pour autant les désindividualisés :  mon individualité c’est la relation. Le sommet de moi, c’est toi. 

Je ne suis pas un individu séparé, perdu dans un solipsisme sans issue, je suis une personne toujours en relation.

Je serai d’autant plus moi que je serais tout à toi. 

Amata sum, ergo sum

me amas, ergo sum

Notes :   [ + ]

1. psychologie n’a pas ici son sens moderne mais désigne un regard attentif sur les mouvements de l’âme.
2. On trouve cette distinction au moins à partir de Hugues de Saint Victor (1096-1141) et Guillaume de Saint-Thierry (1075-1148)
3. sur le sens de l’expression “le Même” et plus de l’expression “l’Autre” voir notre article “le même et l’autre – l’homo et l’hetero”
4. C’est ce qu’on trouve dans son Collationes in Hexaëmeron

2 réponses à “Au sommet de moi, il y a toi”

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